Les riches, les pauvres, et nous au milieu.

monet saint-lazare

(Petit cours d’éducation sociale)

Y’a vingt-cinq piges je jouais de la gratte dans les trains de banlieue.

Tous les matins.

Saint-Lazare.

8h – 10h30

Non c’était pas Zola, je m’en tirais très bien avec ça, et d’ailleurs c’est pas le sujet.

Je m’en tirais pas parce que j’étais bon, je m’en tirais parce que les gens avaient encore une pièce à donner. Des pièces de 1, de 2, de 5, et puis les soleils : les pièces de 10.

À Saint-Laze la banlieue Ouest se coupe en deux.

Les voies 1 à 4 qui partent vers Saint-Cloud et Versailles.
De la 5 à la 10, ça s’en vient de Nanterre, Sartrouville et même depuis Cergy.

Pas besoin d’être champion d’échec pour comprendre. Ça vient vite.

Les plus aisés ne donnent presque jamais rien, les plus modestes remplissent le chapeau.

Toujours.

Bien plus tard je l’ai encore vérifié mille fois.

Même si je jouais au chaud et plutôt de nuit, l’équation s’est toujours avérée exacte.

À la Goutte d’Or ou dans les bar-tabacs de Belleville, chapeau plein.

À l’Opéra et autour des Champs, wallou.

(J’enlève les pubs anglais, écossais et irlandais. Là y’a que des avocats british, et côté pourboire ça tombe sévère, pourvu qu’on leur joue pas du reggae.)

C’est bientôt les restos du coeur. Encore. Et tout le monde connaît l’adage :

« Un truc où des millionnaires demandent à des smicards d’aider ceux qui touchent le RSA… »

C’est vrai, mais pourquoi ?

Le riche n’est pas méchant, et le pauvre certainement pas gentil. (Bon en fait, ça pourrait se discuter, mais pas aujourd’hui.)

Tout est dans la peur.

Le pauvre est dans son wagon, il va bosser, il tire plus ou moins la gueule, fonction de la météo surtout. Il voit un monter un jeune type avec sa guitare. Il entend une chanson, et puis une autre. Ouais j’ai joué du Nirvana et du Pearl Jam, avec les cheveux jaunes sous les épaules. Mais je dois l’avouer. Y’a quand même rien de tel que Cabrel et Souchon si on veut remplir la casquette.

Le pauvre regarde la banlieue grise défiler. Le Pont d’Asnières, Clichy, l’arrivée entre les murs tagués, et le train qui ralentit jusqu’à Saint-Lazare.

Pendant sept ou huit minutes il s’est dit : « Pauv’ type quand même… Si jeune… Et puis il chante pas mal. J’aime bien Foule sentimentale… »

Ensuite il se dit, et c’est là que tout bascule.

_ Il doit pas savoir où dormir, ni comment bouffer le gamin… Et ça caille ce matin, il doit se geler les doigts à attendre sur les quais… Pauv’ môme. Dire que ça pourrait être le mien… Ou que je pourrais être comme lui. Oui, ça pourrait être moi à sa place. Comme ça à m’époumoner pour quelques centimes. Il doit pas gagner lourd… Ah tiens y me reste la monnaie du pain d’hier dans la poche… Oh et puis tiens. Une pièce de dix ! C’est pas ça qui va me tuer… Alors que lui ça va l’aider à s’en sortir… »

Et bing.

Sur les lignes de pauvres, le chapeau oscille entre 100 et 150 francs de l’heure.

300 balles en deux heures environ.

Je ferai pas la conversion en euros, démerdez-vous.

Dans les wagons qui arrivent de Saint-Cloud, le « riche » commence par se dire exactement la même chose. Si si.

Lui aussi il aime bien Foule Sentimentale. Lui aussi a son petit coeur qui bat.

Mais ensuite il bifurque.

_ Pauv’ môme qu’il se dit… Obligé de faire la manche avec sa guitare. Et pour quoi ? Quelques centimes sans doute… Pendant que le mien de gamin, à l’heure qu’il est, a réussi son concours d’entrée à HEC. Ça va me coûter une blinde avec le studio à payer, et puis lui offrir le permis, et puis y’a Noël qu’arrive… 

Lui il sait ce qu’il a dans son porte-feuille. Et à la banque. Et à la maison.
Et quand il me voit, il a d’abord un peu pitié, évidemment.
Mais ensuite il a peur. Très très peur.

Peur qu’un jour ça lui tombe dessus. Il sait ni comment ni pourquoi ça lui arriverait… Et c’est justement ça qui le terrifie.

Alors il se dit que, de toutes façons, c’est pas sa pièce qui changera le destin du gars en train de chanter. Devant la casquette qui passe il baisse les yeux. Il fait semblant de pas la voir. Comme il a fait semblant de pas entendre la chanson.

C’est pas un conte, puisque c’est du vécu.

Mais y’a quand même une morale à la fin.

Le pauvre a peur oui, mais il a peur de quelque chose qu’il connaît, ou presque.

Le riche lui est terrifié. Sa peur est si gigantesque qu’elle le paralyse. Son cerveau reptilien passe en mode survie. Et s’il perdait tout ?

Alors il garde ce qu’il a, et il disperse sa terreur dans le ciel qui s’en fout.

Riatto

Publicités

Boîte à gifles #1

Steve mc Queen gifle

Pas de panique c’est un film, c’est pas pour de vrai.

 

Quand un truc m’agace je tape.

Je tape sur mon clavier hein… Oula… Pas envie de me prendre un procès pour « incitation à gifler les cons », par les temps qui courent la prudence s’impose.

Y’a trois jours je lisais le post d’une victime de harcèlement sur un site professionnel bien connu, LinkedIn, ça sert à rien de le cacher tout le monde aura compris.

La complainte mielleuse et victimaire d’une post-ado milleniale, outrée par quelques messages ressemblant à « Pardon de vous déranger mademoiselle, je sais que ça n’est pas le meilleur endroit pour vous le dire, mais je vous trouve charmante » et autres scandaleuses insultes du même acabit.

Ni une ni deux, la pauvresse s’est empressée de dénoncer son prétendant virtuel, rendant publiques ses déclarations bien timides afin de l’afficher comme il faut, allez hop, sans pitié.

Là-dessous sont venus s’empiler plusieurs dizaines de commentaires plus indignés les uns que les autres… Han mais ça se fait trop pas ! C’est vraiment pas l’endroit pour faire ça ! C’est insupportable ce harcèlement permanent, surtout sur un site pro, quelle honte !

Donc envie de taper.

Pour commencer, j’aimerais dire à cette greluche aussi sotte que narcissique (voire perverse) qu’étant données les statistiques moyennes en Europe, 30% des rencontres se font sur le lieu de travail, et 15% ont lieu sur le web. 

Ce qui lui fait déjà près d’une chance sur deux de rencontrer le pauvre type qui devra la supporter, soit au boulot soit sur un site de rencontres. Ironie des chiffres. Pour le coup du site pro, tu repasseras cocotte.

Je lui dirai également que le meilleur moyen pour ne pas recevoir ce genre de sollicitations reste encore d’éviter d’illustrer son profil avec une photo d’elle maquillée comme une voiture volée, les yeux malicieux et la bouche en cul de poule devant le miroir de sa salle de bains.

Je lui expliquerai ensuite qu’elle semble ne rien trouver à redire sur les applis et les sites de rencontres aux noms aussi délicats que « adopteunmec » par exemple. Site qui, dans un monde où règnerait l’égalité des sexes pour laquelle elle se bat avec tant de courage, devrait avoir son équivalent symétrique sous la forme « adopteunegonzesse », et encore pour rester poli.

Je ne sais pas qui, d’elle ou des dizaines de faux-culs applaudissant au scandale, me donne le plus envie de gifler (mon clavier, on ne m’attrapera pas non plus pour «incitation à la haine des abrutis »)

L’autre jour je me suis aperçu que je ne souriais plus. Au café. Quand je me pose pour bosser un peu à la fraîche. Fini, terminé.

Aux serveuses ? Pas question ! Mignonne ou boudin, même tarif. J’attrape la monnaie je dis merci et je me remets sous mon casque.
Plus drôle encore avec un jeune serveur. Le gars franchement agréable, poli, sympa, et que je vois plusieurs fois par semaine. Savez quoi ? Je lui ai demandé son prénom. Affront ultime !!

Le type s’appelle Christophe. Je lui ai répondu « moi c’est Laurent », il a souri, m’a remercié pour les vingt centimes de pourliche et est reparti derrière sa caisse.

Maintenant on se dit bonjour, limite on se serre la main. C’est un scandale, je sais.

Je suis en train de me demander si au fond, je ne serais pas un abominable prédateur homosexuel en quête de petits jeunes pour assouvir mes désirs inavouables.

Bref.

Avec ces conneries j’attends surtout qu’on promulgue (enfin !) une loi contre les chansons d’amour.

« I wanna hold your hand » ? « Love me do » ? « Love me tender » ? Harcèlement !!

Et « Ne me quitte pas » alors ?

Si la gonzesse a envie de se tirer, après tout c’est son droit ! Salaud de Brel tiens ! Avec ton chantage affectif et ta poésie de mâle dominant qui tente par un subterfuge malhonnête d’empêcher une pauvre femme de retrouver sa liberté… Une honte !!

J’espère qu’on interdira bientôt Apollinaire, Rimbaud, Victor Hugo, Baudelaire, Ronsard… Tous ces atroces violeurs d’intimité, des pervers sans scrupules oui !

En même temps je ne me fais pas trop de souci, leurs livres n’étant pas disponibles au format sms, ils devraient disparaître sans qu’on s’en aperçoive, si mes calculs sont bons.

Et pendant qu’on y est… Mais qu’on déporte sur le champs les descendants et toute la famille d’Henry Miller, de Bukowski et de Gide bon sang !

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin après tout ? Quand la connerie tourne à l’hystérie collective, on aurait tort de se gêner.

À cette greluche je lui souhaiterai enfin de vivre le plus tôt possible dans le monde qu’elle appelle de ses voeux.

Un monde où on swipe des photos de profil sur Tinder (deux chances sur trois pour qu’elle soit inscrite sur un truc du genre) et où un simple pouce vert signifie « je te connais pas, mais t’as une belle gueule sur la photo donc je suis éventuellement disponible pour tirer un coup, parce que je suis tellement libre dans ma tête que je ressemble à un paquet de lessive dans un rayon chez Auchan. »

Je l’imagine déjà, toute émoustillée par un crétin qui aura mis un like sur sa photo de greluche et lui enverra sa plus belle prose pour faire connaissance. Quelque chose comme :

« Slt té bone !

_ merci lol

_ tu suss ?

_ bah sa dépant hi hi hi… »

Have a good one !

The Loop

Chicago mobsters

(Crédit photo : Riatto)

Temp : 37°F (2,7°C). Neige fondue, vent. Froid.

Chicago c’est cool.

Cherchez pas à savoir pourquoi. Je vous le dis.

Rien que le nom déjà : Chi ca go. Imbattable !

Au départ c’était plutôt Chicagoua. Le nom d’une tribu d’indiens, ou de la rivière, ou d’une espèce de plante qui pousse par là et qui ressemble à de l’ail. Enfin on s’en fout. Ce qui compte c’est que c’est cool.

Cool comme je sais pas. Jouer du jazz au trombone par exemple.

Jouer du jazz au trombone c’est le sommet du cool.

Ou même, avoir juste un ami qui joue du jazz au trombone, déjà c’est ultra-cool.

Vous connaissez quelqu’un qui joue du jazz au trombone ? Non. Bon alors. C’est bien ce que je pensais.

Tout le monde ne joue pas du trombone. Et tout le monde ne va pas à Chicago.

Les deux n’ont strictement rien à voir, c’était juste pour dire.

Et comme je tiendrai sûrement pas cinq pages sur le trombone, je vais plutôt parler de Chicago. 

***

 

Vingt ans à vivre – Kurt

kurt-cobain-glasses

Un soir on jouait chez Pépette.

Pépette tenait un saloon sur le boulevard de Clichy, avant le coin du pont Caulaincourt, celui qui passe au-dessus du cimetière où on a enterré Dalida. C’est juste pour situer.

C’était le mois d’avril mais il faisait encore bien moche.

Faisait même froid quand j’y repense, surtout qu’à cette époque on avait plus de trous que de jeans sur le cul. Même que c’était pas des trous préfabriqués, mais plutôt de la vraie usure, de celle qui pendouille en lambeaux filasses le long des genoux.

Les cheveux sur les épaules, bien raides et bien gras, avec des reflets d’un peu toutes les couleurs. Du jaune paille au violet, au gré des saisons. Toute une époque.

Le bar était plein, pas loin de trente personnes, et puis nous dans le fond, occupés à faire un raffut du diable, les grattes branchées dans une enceinte recouverte de moquette. Le modèle d’enceinte qu’on pose normalement sur la plage arrière d’une 205 gti. Deux fois 100 W, mais alors des vrais Watts comme on n’en fait plus. Le pur son quoi.

On achevait de massacrer un répertoire 100% Seattle :. Alice in Chains, Pearl Jam, Soundgarden, Temple of the dog, avec de temps en temps une infidélité ou deux… Smashing Pumpkins (y sont de Chicago, ndA), Soul Asylum et même un peu de R.E.M, histoire de donner une chance au chapeau, faut quand même pas déconner.

Pépette distribuait les Picon-bières ; le bar fumait clope sur clope. Les murs jaune tiraient sur le marron. La fumée, la sueur, la pluie et la bière coulaient du plafond, on était bien, au chaud.

Il devait être minuit passé. On braillait tout ce qu’on pouvait pour se faire entendre par-dessus la mêlée. Le patron avait bien installé un limiteur – un truc qui coupe le son, histoire de montrer aux voisins du dessus qu’on est de bonne volonté, mais Pépette le débranchait systématiquement, si bien qu’on tapait facile dans les 110, peut-être même 115Db les bons soirs. Pépette c’était le type qu’aimait pas qu’on lui fixe des limites.

D’un coup la porte s’ouvre en grand et déboule une petite punkette – une qu’on connaissait de vue, mais sans plus. L’air froid et la pluie s’engouffrent dans la salle, et la fille se met à hurler, mais alors hurler !  Encore plus fort que nous. Tout le monde se retourne vers l’entrée, la fille a les yeux exorbités, complètement hystérique.

On est tellement surpris qu’on s’arrête de jouer en plein milieu du refrain de Come as you are . Sacrilège.

Tout le monde fait « Shhhhh !!!… »,  sauf la punkette qui aboie toujours, en transe.

Une fois, deux fois, jusqu’à ce que les mots coupent la salle en deux :

« Kurt Cobain est mort !!! Kurt Cobain est mort !!!… »

Guillotine.

La fille se tait, nous regarde avec son air de folle, respire un grand coup, puis fait demi-tour et s’en va en claquant la porte comme une furie.

Silence.

Personne ne parle.

Dans la salle aucune réaction. Les bouches sont ouvertes mais aucun son ne peut en sortir.

Le bar est K.O.

Le brouillard se dissipe lentement, très lentement. Dans la fumée qui retombe, tout le monde se regarde, hébété.

Soudain il fait froid chez Pépette. Les murs s’effondrent, la bière tiède sent mauvais, on flotte dans une mélasse de tabac froid qui se mélange à l’odeur des chiottes.

Les conversations reprennent, mais tout en chuchotements.

Pas de téléphones mobiles, pas d’internet, tout ça est encore loin.

Juste des gens qui se regardent, sans comprendre.

***

On a rangé les guitares, glissé notre enceinte en moquette sous les bancs au fond de la salle, comme on fait d’habitude, jusqu’à la prochaine fois.

Pépette a remis la radio, en sourdine, et puis il s’est servi un baby, son trentième de la soirée, pour essayer de s’en remettre :

_ 300 les gamins… Ce soir je peux vraiment pas faire plus… J’suis désolé…

On partage les billets, on prend un dernier Picon pour la forme ; il est encore tôt, mais tout le monde est parti.

Perchés sur les tabourets en skaï défoncés, les yeux dans le vague, on écoute ahuris le flash sur France Info. Vingt secondes dans le journal de la nuit, et puis c’est tout.

Pépette est triste pour nous. Lui comment dire… Il s’en fout un peu de tout ça, c’est pas vraiment son monde, ni son époque, encore moins son rêve. Mais de nous voir comme ça… Si abattus, si misérables, comme des chiots abandonnés… On sent bien que ça lui tord le bide.

Il est gentil Pépette. Maigre, bizarre, en colère et alcoolique, mais gentil.

Ensuite c’est l’heure de s’en aller. Alors on remet les guitares en bandoulière, on tasse les câbles, les cordes rouillées et tout le bordel dans nos sacs, on attrape nos pieds de micros et nous voilà sur le trottoir, dans la nuit glacée. On n’a pas loin, on est tous du quartier.

On passe devant la salle d’arcades sans jeter un coup d’oeil aux scores du flipper ni du Daytona. Des pièces de dix et de cinq plein les poches, mais vraiment pas envie d’aller jouer.

Devant le Moulin, la file des touristes japonais nous scrute comme d’habitude – faut dire qu’on a du mal à passer inaperçus. Vestes de treillis, jeans détruits, doc martens trouées, cheveux longs, sales et jaunes… Mais ce soir on n’a pas le coeur d’en rire.

On glisse le long de la rue Fontaine comme des zombies.

Quelqu’un veut s’arrêter chez Réza pour un sandwich ?

Non, personne.

On pousse jusqu’au Pirat’s, au moins on est sûr que c’est ouvert, et qu’ils nous changeront la monnaie. On prend le croque-poilâne, sans salade. Même pas la force de finir les frites.

Y’a des vieux qui vous raconteront des tas de trucs d’enfer.

Comment ils se souviennent de choses… Où ils étaient quand on a tué Kennedy, quand on a marché sur la lune, la première séance de la Guerre des étoiles, la chute du mur de Berlin, toutes ces conneries…

Je sais où j’étais le 8 Avril 1994, et pour une bonne raison.

L’histoire de Dimitri Blasko (Première Contrebasse)

double bass

 

Pour le passant inattentif, le Palais Garnier a l’air plus lourdement défunt, plus silencieux et inerte qu’un cercueil de marbre.
Ses couloirs sont engourdis par l’hypnose d’épices lointaines, d’encens rares et douceâtres que l’on brûle, dans l’espoir de rendre respirable cet immense tombeau assoupi dans lequel jamais un air nouveau ne pénètre.
L’atmosphère y est aussi pesante, aussi stagnante que le répertoire.
Dans les cintres, l’obscurité massive pèse de toute sa masse sur le silence des coursives, les portes dérobées, les escaliers de service. A chaque entresol palpite la respiration sourde d’un monstre que rien ne semble pouvoir déranger. Ni les furieux éclats de Tannhäuser, ni la danse infernale des Montaigu au bal des Capulets. Rien ne réveille l’Opéra.
Il flotte, vaisseau fantôme éternel, dans le souvenir et les brouillards d’un siècle et demi de petits matins déserts.

***

Pour mon dix-septième anniversaire, après que l’on eût décidé que je ne grandirais plus, on fit venir à grands frais un colis tout à fait spécial et qui m’était destiné. Le paquet fut emballé en Novembre, près de la ville de Pozàrevàc, dans le district du même nom. Là-bas un arrière-grand-oncle, dont je ne soupçonnais pas même l’existence, portait curieusement le même nom que moi – à moins que ce ne fût le contraire ?
Je reçus l’objet en février, accompagné d’une lettre que l’on me traduisit ainsi :
 » A mon cher neveu Dimitri,
Que cet instrument t’accompagne chaque jour sans aucune exception; qu’il devienne ton ami intime, ton camarade de travail et de jeux, le confident de tes peines, le complice de tes joies, le témoin fidèle des espoirs de ta vie.
Dimitri Blasko « 
Après cela, je déballai mon colis.
La Contrebasse, quoique de bonne facture et plus d’une fois centenaire, ne me fit pas forte impression lorsque je l’étrennai, solennel, devant ma famille réunie pour l’occasion.
On se débarrassa bien vite de mon vieil instrument d’étude. Il fut convenu que j’étais maintenant adulte, et que l’instrument de ce grand-oncle m’accompagnerait désormais, comme une épouse choisie accrochée à mon bras.

***

J’ai oublié les raisons qui me guidèrent à la Contrebasse.

Étais-je déjà silencieux sur les bancs de l’école primaire, ou bien le suis-je devenu à force de ne plus fréquenter personne, en dehors de mon instrument grotesque ?
Traverser l’adolescence flanqué d’un ogre obèse envahissant, de cette silhouette disgracieuse, cet ami gênant qui vous pèse, qu’on voudrait semer à toutes jambes ou dissimuler, mais en vain.
Sentir derrière soi les regards d’abord surpris puis moqueurs, et fuir bientôt l’écho des rires. Sans hâte, faute de pouvoir courir.
Grandir à l’ombre d’une montagne que l’on transporte sur son dos, sans plus faire de bruit, sans plus répondre. Regarder s’éloigner les autres, les garçons et les filles, puis les hommes et les femmes.

 

Un soir, les doigts brûlés par l’exercice d’un tremolo wagnérien – donc sadique, une larme coula sur ma joue, de dépit plus que de douleur.
La fine goutte glissa sur le manche jusqu’à la table d’harmonie. Elle roula, chercha son chemin puis disparut, absorbée, comme avalée par l’ouïe béante.
Comme on baptise les soldats au feu et les coques de navire au champagne. La Contrebasse s’était baptisée d’une larme.

Avec le temps j’ai donc enfilé le manteau discret des ténèbres.

J’ai gardé les cheveux longs, effilés comme des lames, que j’aiguise toujours en arrière, cernés d’un ruban de velours.
Mon visage n’offre aucune prise, aucune aspérité lisible, comme la paroi inaccessible d’une face nord interdite aux grimpeurs.

Les années de Conservatoire ont défilé page après page, parsemées de ces longs silences suspendus à ma portée. Tant de pauses et de soupirs que jamais personne ne lit, pas même le chef dans sa lumière… Surtout pas lui ! La clef de Fa est comme un gouffre qui plonge jusqu’au centre du Monde.

Rachmaninov, Bartok et Brahms m’ont dessiné une vie patiente, tracée à l’archet gigantesque, qui grince, qui frotte et qui serpente au fond, tout au fond de mon âme.
Plus tard est arrivé l’Orchestre, que j’ai rejoint sans dire un mot. J’y ai planté mes racines, silencieux et massif, tel un séquoia.
Lorsqu’il faut signer chaque matin et chaque soir la feuille de présence, on peut lire en face de mon nom la simple mention : Première Contrebasse.

***

L’an dernier est revenu Septembre. On donnait la  » Damnation de Faust « , ou plutôt, on la préparait. La fosse somnolait sous le vent tiède des ventilateurs paresseux. La grande salle du Palais Garnier ronflait, sous le plafond arc-en-ciel peuplé des nymphes de Chagall :
 » Messieurs ! tac tac tac ! Nous reprenons au dix-sept…
Le chef épongeait de grosses gouttes coulant du haut de son Mont-Chauve.
J’ai cette chance à ce qu’il me semble, de ne pas ou très peu transpirer.
Quand j’entends souffler tout autour, quand les cuivres s’agitent sur leurs chaises, quand les cordes bruissent et se tortillent, attendant la prochaine pause pour se ruer dans la cour fraîche, je ne ressens nulle fatigue. Mon corps long dépourvu de graisse conserve une température admirablement constante.
La partition était neuve, le papier sec et tranchant. Non pas que je ne connaisse l’oeuvre – c’est un marronnier du programme, mais je tiens en suprême horreur, parmi d’autres choses ordinaires, ces vieilles pages jaunies, déchirées, que certains musiciens conservent comme des reliques du temps qui passe. Je frémis devant ces vieilleries froissées et tristement salies… Ces papyrus rafistolés, scotchés à la hâte et qui tombent des pupitres maladroits. Pour ne pas céder moi aussi à cette sensiblerie malsaine, je brûle, après chaque dernière, mes feuillets sans aucun regret.
D’un geste brusque inhabituel, je tournai la page de gauche. La morsure soudaine de Berlioz piqua mon doigt comme un insecte.
Au dix-sept j’attaquais piano, sur une ronde de Ré bémol, en legato grave et profond. Dans ma main serrée l’archet acheva d’élargir la coupure.
Mon pouce saignait sans abondance, quelques gouttes d’un rouge presque noir, mais ne pouvant m’interrompre, je jouai jusqu’au dernier silence.
Ça n’est qu’après la première scène, une fois passée la marche hongroise, que je constatai le dégât. L’entaille ne semblait pas sérieuse, je l’essuyai dans mon mouchoir puis, posant mes yeux sur les cordes, je regardai presque incrédule s’écouler le ruisseau rougeâtre. Du haut de la table d’harmonie, le filet coula rapidement puis disparut, comme avalé en l’espace d’un demi soupir.
Ainsi le bois de mon instrument s’était régalé de mon sang.
Une minute au plus s’écoula, je gardais mon pouce sous ma langue, dans l’espoir vain d’anesthésier la douleur encore lancinante. Le chef reprenait pour les vents, en particulier le second basson, distrait jusqu’à la suffisance. Je baissai les yeux, inquiet.
Sur le bois plus la moindre trace, pas même l’ombre d’une salissure.
L’instant d’après ce fut la voix, ce miel d’une fleur rare, qui mit un terme à mon émoi sur le ton de la confidence : « Merci »
On attaqua la deuxième scène puis les suivantes sans interruption. Je ne saignais plus, je jubilais !
Sous ma main encore douloureuse, la Contrebasse chantait d’une vie nouvelle ! Tout son corps tremblait d’une vitalité inconnue. Jamais de mémoire d’orchestre une basse n’avait grondé avec une telle férocité ! Elle tressautait sous l’archet, exhalant un souffle si puissant, qu’on l’eût dit capable un moment de sauver Faust des enfers.
La pré-générale s’acheva. Méphistophélès l’emporta, une fois de plus, sur le bon docteur qui fut damné comme il se doit, dans une tempête d’anges survoltés.
La fosse s’était vidée d’un trait, aspirée par le jardin à ma droite, engloutie par la cour à ma gauche. Je restai là seul un moment, à caresser mon instrument, comme on caresse un pur-sang après la victoire d’un grand prix.
Quittant son perchoir avant moi, le chef, d’ordinaire si lointain, m’adressa un regard complice, pétillant de satisfaction.

***

Le lendemain nous chômions.
Du fait d’une étrange tradition qui veut que la pré-générale, dernière répétition à huis-clos, soit suivie d’une journée de relâche précédant elle-même la générale (qui en réalité s’avère être la véritable première, donnée devant un parterre d’amis, de critiques et autres parasites, trop fauchés pour s’offrir un fauteuil, mais toujours impatients et blasés). Entre nous, il n’y a rien à cacher, ce que l’on prend pour la première vaut surtout pour le folklore.
J’entrai comme à mon habitude par le porche dérobé de la rue Scribe, bien mal-nommé  » entrée des artistes « , aux alentours de quinze heures. J’adressai un salut mécanique à la loge déserte du concierge.
L’homme derrière le guichet crasseux avait le don de se faire rare, sans pour autant être précieux.
Le Palais Garnier est si vaste, et je ne parle que de l’arrière-scène, que malgré des années entières à se perdre dans ses couloirs, bien malin qui peut prétendre en connaître tous les détours et les secrets.
On y pénètre en silence, absorbé par le brouillard de ses parfums exotiques. Le sucre du papier d’Arménie s’y mêle au bois des chênes centenaires, des châtaigniers et d’autres espèces rares devenues parquets ou escaliers.
Ici la lumière entre peu. Presque jamais à vrai dire. Les quelques lucarnes noircies par un siècle de fumées d’essence servent de frontière invisible à un soleil paresseux.
J’entrai dans la salle Debussy, la plus vaste du rez-de-chaussée. Devant moi dans son écrin à roulette unique, mon instrument me précédait d’un pas.
Je pensais m’y retrouver seul, l’endroit étant peu fréquenté en dehors des heures d’atelier. Une surprise pourtant m’y attendait. Lorsque je poussai la porte, un regard se posa sur nous.
Le regard tristement familier de ce bassoniste distrait. Celui-là même pour qui la veille, on avait repris au dix-sept. Il se tenait là, inutile, assis au piano, l’air idiot.
Je cachai ma déception derrière un sourire sans chaleur, entrai et fermai derrière moi. L’homme sans visage semblait gras, engoncé dans un habit sans goût.
Il me tendit une main molle que je pris soin de ne pas voir. Je glissai jusqu’à mon casier, respectant le silence du lieu, sans répondre au bonjour timide, sans dire un mot. Quelle familiarité !
J’avais l’espoir un peu vague qu’il quitterait les lieux rapidement. Je comptais sur cette impression que je fais souvent aux inconnus.
L’homme ne bougea pas d’un demi ton. Il resta là à me regarder, en suçotant une anche baveuse.
Je pouvais sentir sur ma nuque les yeux mornes du bassoniste, je sentais sa torpeur muette m’interroger crescendo.
Une fois mon instrument hors de sa boîte, j’entrepris de nous accorder. Ça n’est qu’après cet échauffement que la voix de la Contrebasse se fit entendre. La voix douce d’une amie chère, trop chère pour ne pas l’écouter. Trois mots seulement, limpides et clairs, ne laissant aucune place au doute.
 » J’ai soif  » fit la voix d’un ton gourmand, relevé d’un soupçon de malice.

***

Tirant profit de cette intimité nous déchiffrâmes sans grand entrain quelques suites de Jean-Sébastien, suivies d’un duo de Mozart, pour basson et violoncelle. Je pris la liberté de transposer à l’octave la voix haut-perchée du violoncelle. Après l’Allegro nous décidâmes, la voix et moi-même, de nous passer du basson, décidément accessoire.
Quelle merveille que cette sonate en Si bémol, débarrassée de sa lourdeur, de ses garnitures inutiles ! Quelle légèreté, quel raffinement ! (Débarrassée du basson, voilà un duo qui prend enfin tout son sens.)
Sous le piano, l’air surpris, le bassoniste ne respirait plus. Il jouait sans doute quelque part, à son tour, un très long silence. Tacet aeternam. Peut-être donnait-il sans le savoir, le grand récital de sa vie ? Celui qui consiste à se taire, retenant son souffle à jamais.
Il s’était éteint rapidement, à en juger par le peu de sang qui avait tâché le parquet. Un seul trou à l’arrière du crâne, percé d’un rapide coup de pique. La pique d’acier d’une Contrebasse. Un geste franc, bien appuyé, mais ces quelques gouttes avaient suffi à étancher une soif énorme !
Pendant les heures qui suivirent, les murs du palais résonnèrent longtemps de notre chant désaltéré. Après cela nous plongeâmes l’un et l’autre dans les bras d’un sommeil sans rêves.

***

À la vieille horloge électrique vingt-trois heures. Le temps aussi avait coulé.

Je fis glisser le demi-queue et son tapis sur la tache sombre du parquet. Personne n’irait jamais voir là- dessous pendant le prochain demi-siècle.
 Il est bien rare que l’on déplace le Steinway de la salle Debussy. Il est tout aussi rare que l’on s’en serve d’ailleurs.

Mon instrument dans son casier, je repassai devant la loge du gardien, roulant devant moi cet étui plus lourd qu’à l’accoutumée.

_ Hep !

La voix du concierge était sale, le ton familier. Derrière le guichet crasseux, il m’observa en biais avant d’enchaîner dans une grimace :

_ On fait des heures sup’, M’sieur Blasko ?

Je m’immobilisai d’un coup, faisant mine de chercher quelque objet perdu dans mes poches. Je rendis à l’homme son regard puis, me rendant compte de la sottise que j’étais sur le point de commettre, fis demi-tour sans brusquerie et lançai au vol d’une voix neutre :
_ Des heures sup’ ? Pensez-vous… Je n’ai pas vu l’heure passer. Vous savez ce que c’est…

Si le concierge connaissait mon nom, il y avait fort à parier qu’il sût également le nom du bassoniste. Fort à parier que son registre, aussi poussiéreux soit-il, ait enregistré l’heure d’arrivée de mon, comment dire… Mon ex-collègue.
Le visage gris du gardien m’observa faire demi-tour. Dans mon dos, sa voix souffla mezzo voce :
_ Ne pas voir l’heure passer…Vous m’en direz tant… Comme si ça pouvait m’arriver…

Hors de sa vue, je m’engouffrai à droite, dans l’escalier principal. A cette heure, sans surprise, le monte-charge était hors-service.
J’entrepris donc la descente, faisant rouler devant moi avec d’infinies précautions, cet étui devenu plus pesant qu’un terrible secret de famille.

Le ventre sombre des sous-sols de Garnier. Ici nul bruit ne filtre plus.
Sur le mur noir, à la craie blanche, des flèches dessinées à la hâte indiquent encore d’anciens abris. Dans les entrailles du palais, des passerelles, des escaliers, d’innombrables échelles métalliques se perdent dans toutes les directions, donnent sur des grilles toujours ouvertes, pour peu qu’on veuille se donner la peine. Et dire que vous pensez encore que tout cela n’existe pas, que la Grange-Batelière n’est qu’une légende qui coule dans les guides touristiques… Mais elle est là, oh croyez-moi ! Juste en-dessous, qui vous attend.

Au fond d’un tunnel sans lumière, j’arrivai enfin au puits.
Libérant le corps de l’étui, je le soulevai sans trop d’efforts, en l’agrippant sous les épaules. A ma surprise le bassoniste était moins gras qu’il ne l’avait laissé croire – cela arrive aux gens vulgaires, mal fagotés par avarice dans des habits de prêt-à-porter.
La tête chavira, puis le tronc. Le reste du corps désarticulé bascula dans le trou noir. Un temps plus tard la gueule béante recracha l’écho humide d’un plongeon froid, définitif.

Les quelques semaines qui suivirent sautillèrent comme une harpe folle échappée de Casse-Noisette. Sous mes doigts chaque soir, quelle puissance, quelle plénitude !
Après chaque représentation, le Chef me gratifiait en secret de son oeillade d’admiration discrète. Bien qu’il n’adressât que rarement la parole à l’un ou l’autre des musiciens, je sentais pétiller sa malice satisfaite à chacun de ses moulinets.
Un soir de Novembre pourtant, la flamme vacilla sous mon archet avant de s’éteindre brusquement. Le charme rompu comme un fil sous mes pieds de funambule. Faust fut maudit certes, une fois encore, mais ce fut soudain comme si l’Enfer renonçait à sa profondeur.

***

 » Marguerite… » murmura la voix, tandis que j’enveloppais la Contrebasse au creux de son cercueil de velours. Un court silence encore, puis ces mots irrésistibles et déchirants :

 » J’ai soif « .

Marguerite, ou le rêve inaccessible du malheureux Faust – Ileana de son vrai nom ; italienne, roumaine peut-être… Ajoutant à l’embonpoint d’usage les robes étincelantes de paillettes dont le seul souvenir a de quoi soulever le coeur, et massacrant soir après soir les plus belles pages du répertoire. Non par vice, Dieu l’en préserve ! Le vice a cela de rassurant qu’il entraîne parfois le remords, pas toujours mais au moins souvent.

Non. Cette grosse femme odorante, laide à n’en plus trouver les mots, vomissait chaque soir sur l’orchestre ses montagnes de rubato, ses trilles d’oiseaux maladifs, ses sextolets purulents, toute la gamme et tous les modes d’une voix qui, dans ses meilleurs moments, atteignait avec peine la plus triste médiocrité.

Une de ces divas si surévaluées que les critiques, naturellement cruels, en viennent à se demander s’ils ne serait pas préférable de la porter aux nues afin qu’un Opéra lointain – Sydney, Tokyo (ou le Metropolitan), nous la jalouse et nous l’emprunte. Mieux ! Nous en débarrasse à jamais.

***

Devant l’armoire à pharmacie, je repensais à mes cours de médecine.
Pour céder au désir de mon père de me voir lui succéder au cabinet, autant que pour réconforter l’inquiétude maladive de ma mère, j’avais un temps nourri leur frêle espoir de faire de moi un médecin de famille. Deux longues années à déambuler dans les couloirs de ciment et de plâtre de la faculté. Quatre interminables semestres à traîner les pieds d’un amphi à l’autre, d’un TD soporifique à une dissection sans joie. Le tout, bien entendu, sans musique.
Nous avions convenu qu’en cas de réussite au concours d’entrée, j’obtiendrais leur bénédiction et leur appui, qu’il me serait permis de me consacrer pleinement à ma charge de fonctionnaire de l’Opéra.
En cas d’échec à l’audition, j’avais promis à mon tour d’embrasser la carrière médicale et de poursuivre mes études de médecine avec assiduité et sérieux.
Quand l’enveloppe frappée du sceau de l’Opéra tomba dans la boîte à lettres, mes parents prièrent en silence pour que je ne fusse pas reçu. En vain.
Magnanime malgré la défaite, mon père m’offrit, en guise d’encouragement pour ma nouvelle vie, cette solide mallette de cuir noire avec laquelle il avait émigré, et qui l’avait accompagné durant ses jeunes années de praticien.
Pris par l’émotion d’un geste aussi solennel, il n’avait pas jugé utile d’en ôter le contenu, si bien que j’avais hérité d’un outillage aussi étrange que vétuste.
Laissant de côté le stéthoscope et le matériel d’usage, j’avais cependant pris soin de mettre à l’abri les flacons, soigneusement étiquetés, ainsi que quelques seringues et pansements dispersés au fond du sac. On n’est jamais trop prévoyant.

***

Faust touchait bientôt à sa fin. Encore une douzaine de soirées à se voir condamner aux flammes éternelles, puis c’en serait fini pour lui, du moins pour le moment. Il s’en irait trouver un peu de repos bien mérité sur quelque étagère poussiéreuse, en compagnie des autres classiques du répertoire ; attendant qu’on le réveille pour le torturer à nouveau à grands renforts de cuivres et de timbales. Berlioz avait réussi son coup.

Paris frissonnait sous la neige quand, un dimanche en soirée, on attaqua la dernière.
Le tableau final achevé, la soprano Ileana ne put retenir un sanglot au moment de quitter la scène, plus délicieusement vilaine que jamais.
Je profitai du tonnerre d’applaudissements polis pour m’extraire de la fosse côté cour, emportant mon instrument sous mon bras. Il me fallait faire vite sans pour autant presser mon pas. Non par crainte d’éveiller un soupçon quelconque – personne ne remarque le départ d’un contrebassiste, occupé que l’on est à féliciter le chef, mais simplement parce que j’ai horreur de courir, voilà tout.
Au vestiaire, je glissai mon instrument dans son casier, non sans lui avoir lui murmuré comme à un enfant que l’on rassure :
_ Je reviens…
Avais-je ouvert la bouche ? Les néons blafards du vestiaire s’éteignirent, je quittai la pièce, accompagné de mon seul étui, vide.

Le couloir des loges principales – large comme une autoroute conçue pour accueillir le flot des admirateurs venus réclamer autographes et dédicaces sur les pages glacées des programmes, somnolait sous les hourras du public décidément ravi qu’on en finisse, une bonne fois pour toutes.
Afin de ne pas attirer sur moi l’attention, j’avais prévu de m’introduire dans la loge de la diva avant son retour de scène.
Il est rare que l’on ferme les loges à clef pendant les représentations, aussi me fut-il aisé de me glisser sans témoin derrière le paravent de costumes, de boas et de postiches qui grimpait jusqu’au plafond.
Les dernières salves de sifflets s’éteignaient sous mes pieds quand le monstre franchit la porte, encore illuminée du feu des projecteurs pourtant éteints. Je m’étais installé pour patienter un long moment, laissant le temps aux plus sourds, parmi tous les spectateurs, de venir rendre leurs hommages à cette Marguerite de faubourgs.

On frappa à la porte une fois. Derrière le rideau de velours, j’entendis les pas délicats de petits rats indiscrets venus recueillir, comme c’est l’usage, leurs agaçantes signatures. Puis les pas s’en allèrent en frôlant le parquet, et nous fûmes bientôt seuls, Ileana et moi, dans le silence de la loge habillée de fleurs par M. Le Directeur, tradition oblige.

Une fois les derniers éclats de rires éteints dans le couloir, je décidai d’agir, subito.
Face au miroir cerné d’ampoules, la diva s’était laissée aller à pleurnicher doucement. Ça n’était pas grand-chose vraiment, juste le gémissement lointain d’un vieil animal blessé. Elle essuyait au coton la couche de plâtre rose sur son visage quand je quittai ma cachette.
Je visai la base de la nuque.
Un cri d’oiseau pris au piège accompagna la piqûre de l’aiguille. Un Sol dièse suraigu virevolta un court instant avant d’aller s’étouffer dans le silence des murs.
L’effet fut immédiat. La grosse femme se figea, bouche entrouverte, les yeux fixes, dans une grimace de surprise, prisonnière du miroir.

M’avait-elle simplement vu dans son dos ?

Impossible à dire tant sa paralysie fut instantanée.
Ainsi je n’avais pas tout oublié de mes leçons d’anesthésie ! Par souci d’efficacité, j’avais pris soin d’ajouter à l’extrait de curare quelques millilitres de propanolol, un bêta-bloquant diablement efficace en cas de fragilité cardiaque du patient.
Tout en restant consciente, Ileana ne bougeait plus d’un faux-cil.
Le rythme de sa respiration s’était ralenti en l’espace d’une demi pause.
Une simple seconde pour moi, mais qui avait du lui sembler une véritable éternité, à en croire son regard perdu dans le miroir muet. Sans hâte, je verrouillai la loge.
J’avais désormais tout mon temps pour procéder à la saignée.
Sans geste brusque et sûr de moi, je plantai une autre seringue, d’acier cette fois, dans le gras de la carotide. Je prélevai ensuite patiemment trente centilitres d’un sang noir que je mis de côté.
La diva resta silencieuse et immobile, comme je m’y attendais. Ses yeux embués me fixaient toujours, incapables de la moindre expression.
Après avoir rangé mes outils dans le compartiment de l’archet, j’allumai une cigarette et commençai à attendre. Bien qu’elle ne pût bouger d’un cil, la diva nous regardait. Elle se savait dans l’ennui, puisqu’on l’obligeait à se taire.
On frappa doucement à la porte, à deux reprises.
Comme rien ne bougeait dans la loge, on s’en alla sans insister.
Une heure passa, et avec elle les éclats de rires et l’écho des félicitations dans les couloirs se firent de plus en plus ténus.
Une heure encore et tout fut éteint.

***

Au dernier sous-sol du palais, le puits nous attendait, patient.
Prise au piège dans l’étui, la diva recroquevillée avait gardé ce regard de frayeur grotesque. Il me fallut plusieurs minutes pour la déloger de là où je l’avais mise avec, il est vrai, quelque difficulté.
Pendant le temps de la manoeuvre, ses yeux ne cessèrent de me dévisager. L’effet de l’anesthésie se dissipant très doucement, son visage se crispa en une effroyable grimace de terreur quand elle aperçut le puits.
Il ne me parut pas utile de lier ses membres boudinés. L’effet combiné de l’analgésique et du bêta-bloquant interdisait toute réaction musculaire, même réflexe.
C’est donc en silence qu’elle plongea, tête la première, dans le gouffre noir. Sans un cri, sans une seule note. Le temps d’un soupir et le puits recracha l’écho du plongeon. Rideau.
Portant devant moi mon étui redevenu léger, je regagnai l’entresol en direction du vestiaire. A cette heure-ci le palais revêtait son habit de songe. Ses couloirs et ses escaliers dissimulés dans une pénombre timidement percée par quelques veilleuses de secours.
Le coeur galopant vivace, je retrouvai mon instrument au vestiaire.
 Ma seringue pleine de sang noir étincela faiblement dans l’ombre. La voix d’ordinaire si frêle vibra sous l’excitation : Oui !…

Confiant, je plantai l’aiguille dans le bois de la table d’harmonie, juste sous la base du manche, et pressai doucement le piston de la seringue. Le liquide brunâtre disparut dans l’épaisseur du bois assoiffé.
La Contrebasse désaltérée, quelques gouttes s’écoulèrent du trou minuscule. J’essuyais le filet de sang avant qu’il n’atteigne le chevalet quand un mouvement vif me fit lever la tête.
Sous la veilleuse du couloir, une silhouette blanchâtre se tenait dans l’embrasure du vestiaire. J’eus tout juste le temps de voir briller ses yeux, translucides comme ceux d’un chat dans le faisceau d’une lampe. L’instant d’après, ils n’y étaient plus !
D’un bond, je me lançai à sa poursuite.
Dans le couloir obscur, la silhouette diaphane prit la fuite en trottinant vers la grande cage d’escaliers.
Sans avoir pu distinguer les contours de l’apparition, j’avais reconnu le son, ce bruit si caractéristique des chaussons de danse sur le parquet. Un rat.

J’enfilai les marches deux à deux, me penchant dans le vide pour tenter d’apercevoir la fugitive. Là ! À l’étage des costumes, une petite main grimpait le long de la rampe !
J’accélérai encore le pas, jusqu’à m’apercevoir que je courais, moi aussi. Quelle honte.

Au quatrième entre-sol, le frottement des chaussons bifurqua vers les cintres, puis j’entendis les petits pieds grimper l’escalier de service menant à la coupole.
Inutile de courir maintenant ; je retrouvai mes esprits et pus enfin ralentir mon pas.
Une fois franchies les coursives menant à l’arrière des décors, il n’existait aucune issue en dehors de la grande salle de danse.
Dans sa fuite, le petit rat curieux n’avait pas envisagé l’impasse et s’était précipité vers le seul endroit logique pour tenter de s’y réfugier. Fort heureusement, l’immense salle de répétition, ne possédant qu’une entrée, ne pouvait qu’être verrouillée à une heure aussi tardive.
Immobile, je tendis l’oreille une nouvelle fois. Le bruit des petits pas s’était tu. Je pris donc tout mon temps pour gravir les étages menant au dernier palier.
Sur le parquet silencieux, rien ne semblait plus respirer. Arrivé presque au sommet, quelques marches encore menaient à l’immense porte de la coupole éteinte.
Je tentai de tirer la porte. Fermée, comme je le pensais.
La grande salle de danse ne se verrouillant que de l’extérieur, je restai perplexe un moment, debout sur le palier désert.
Malgré son agilité, le petit rat n’avait pu s’évanouir…

Lorsque mes yeux furent habitués à l’obscurité, l’énigme fut vite résolue. A droite de la grande cloison sculptée, une lourde porte métallique s’ouvrait sur le toit.
Je poussai la clenche de sécurité qui céda en grinçant.
Dehors, la nuit était blanche. Le toit recouvert de neige. Spectacle saisissant, irréel, que ces gouttières de zinc sculptées tapissées d’une couche de poudreuse immaculée, un parfait décor pour du Tchaïkovski !
Peu familier de l’endroit, je fis quelques pas prudents et m’engageai le long de l’étroite corniche entourant l’immense coupole. Sous mes yeux, l’avenue de l’Opéra s’étalait majestueuse, filant jusqu’aux lumières du Louvre. Les feux de circulation scintillaient comme autant d’étoiles colorées ; de rares autos, des taxis, débouchaient lentement des boulevards, des Italiens ou des Batignolles, transportant les noctambules que rien, pas même le verglas ou la neige, ne saurait jamais mettre au lit.
Je contournai la coupole jusqu’à l’ extrémité du toit. Aucune trace du rat. J’étais seul, tout là-haut, sur le toit de l’Hiver.

L’air glacé me brûlant les yeux m’avait fait monter quelques larmes, et j’embrassais encore le spectacle grandiose de Paris sous mes pieds, quand la porte métallique claqua violemment derrière moi.
Verrouillée. Cette fois, de l’intérieur.
Appuyant de tout mon poids sur la poignée glacée, je me rendis à cette évidence désespérément absurde : j’étais enfermé dehors.

***

Sous mon léger habit de gala, la morsure du gel ne se fit pas attendre.
Contre toute attente, la nuit était plus jeune que je ne l’aurais cru, et le froid me rendit bientôt chaque minute plus longue et pénible que la précédente.
Je me mis à penser au petit rat.
A cette heure-ci, cette vipère en chausson avait déjà prévenu le gardien, qui lui s’était empressé d’appeler la police. Cela ne faisait aucun doute !

Il ne me restait qu’à attendre en tapant du pied pour me réchauffer. Attendre que l’on vienne m’ouvrir pour me demander quelques explications au sujet de la seringue dans le vestiaire.
Et ma Contrebasse ? Seule au vestiaire, à la merci des enquêteurs ! De gros personnages qui se feraient une joie de la brutaliser sans le moindre égard !
Puis viendraient les questions, et sans tarder quelques fouilles… On en déduirait rapidement que le terrible bassoniste, malgré la rumeur, n’avait pas quitté l’Opéra pour le Philharmonique de Londres. Quand au cas de la diva, on ne me laisserait sûrement pas l’occasion d’expliquer en détails de quels abominables crimes elle s’était rendu coupable en plus de trente années de carrière !
Bach, Haydn, Mozart, Wagner, Bizet… Elle les avait tous massacrés, et de sang-froid encore ! J’eus beau sourire à l’idée qu’on l’avait enfin mise hors d’état de nuire, une voix plus sinistre me disait qu’on aurait du mal à me comprendre.
Tous ces gens qui ne savent pas de musique !
Une heure entière s’écoula, frissonnante à l’infini.
Quand la porte s’ouvrit en grand, je m’attendais déjà aux casquettes, au bleu-marine, à des menottes, au petit matin sous la guillotine !
Rien de tout cela.

***

Le concierge me dévisagea surpris, puis me fit rentrer sans un mot. Il était seul, raide et laid comme une marche militaire, mais calme et visiblement peu ému.
J’attrapai le manteau de laine qu’il me tendait et l’entendis grommeler :

_ Pas chaud hein ?

Sans gêne ni cérémonie, il s’engagea dans l’escalier. Je le suivis jusqu’au vestiaire, tardant à me réchauffer.
La Contrebasse m’attendait, allongée sur l’éclisse. Quel soulagement !
Le concierge m’observa en silence, tandis que je la rangeais dans son étui, feignant l’air le plus naturel au regard de l’heure et de la situation.
Dans la main droite du gardien, une lourde torche électrique pendait, éteinte.
Nous quittâmes l’entre-sol puis nous dirigeâmes vers la sortie, par les cintres.
Je le suivais dans la pénombre, il marchait en traînant les pieds. Diable que j’ai horreur de ça !
Sur le pas de la cour, il me fit un vague signe de la main, comme pour m’indiquer la sortie, et s’en retourna vers sa loge.
Je ne pus retenir mes mots :

_ Excusez-moi…

_ Hein ?

Sa voix était telle qu’à l’ordinaire, rauque et lasse comme le frottement d’un violoncelle fêlé.

_ Un problème M’sieur Blasko ?

_ Non. Non, rien. Aucun problème, tout va bien.

Je traversais la cour enneigée, roulant devant moi l’étui de mon instrument, quand la voix éraillée me rattrapa dans le dos :

_ M’sieur Blasko !
Je revins sur mes pas, prudent, m’approchant de la vitre crasseuse. Le concierge fumait calmement dans son aquarium poussiéreux.

_ Quelle performance ce soir M’sieur Blasko… J’en ai pas raté une miette ! Et ce final, quel déchirement hein ?
Je restai muet, fixant le bonhomme dans un seul oeil. Il reprit :
_ Moi dans cette baraque maudite y’a qu’une chose que je supporte pas. D’un geste du bras il désigna les étages supérieurs, empilés au-dessus de sa tête.
_ Et j’en vois de drôles, si vous saviez !
_ Ah… Fis-je, feignant de m’intéresser.
_ Ouais ! Mais la seule chose qui m’ennuie dans ce job, je vais vous dire… De vous à moi M’sieur Blasko… C’est les rats ! Ha ! Jamais pu m’y faire à ces saletés ! Toutes ces gamines qui vous courent dans les pattes… De la vermine oui !
Je restai droit et silencieux, attendant de pouvoir enfin rejoindre la sortie toute proche.
Sur ces mots il sortit un chiffon de sous le comptoir en désordre, attrapa la torche électrique et l’essuya soigneusement.
Le chiffon vira au rouge.
Dans la lumière grise qui baignait faiblement la loge, le gardien nettoya méticuleusement la torche ensanglantée. Un court instant je crus même apercevoir quelques cheveux blonds collés à l’extrémité du manche de métal. Sans empressement il ouvrit un large tiroir de son bureau, rangea la torche puis referma le tiroir en levant la tête vers moi.
_ Heureusement… J’ai ma méthode ! Depuis le temps, pensez donc ! Ah ça ! J’ai jamais pu les supporter… Ces petites pestes !
Comme je ne répondais pas, le gardien referma la vitre sale qui nous séparait, remonta le col de son gilet et me lança dans sa vulgarité habituelle :
_ Allez ! Bonne nuit M’sieur Blasko, et couvrez-vous bien pour demain, paraît qu’avec le gel ça va pas s’arranger …  »
Cette même nuit en effet le thermomètre chuta. Comme après chaque dernière, une fois rentré je jetai ma partition au feu. Debout près de la cheminée la Contrebasse s’était endormie. Les flammes éphémères du papier nous réchauffèrent un peu, puis emportèrent Faust avec elles.

***

Bata & Veda

Space port

Bata et Veda échangèrent un bref regard en pouffant.
Maintenant que le fou rire avait pris son envol, rien ni personne ne semblait pouvoir l’arrêter. En face d’eux, assis très haut, le Précenseur éclata :

 » Ah parce qu’en plus vous trouvez ça drôle !
Les deux ados mercuriens se figèrent d’un coup, fusillés par la colère du Précenseur bleu de rage.

Venu des entrailles de l’établissement, l’écho d’un amarrage de cargo plana doucement sur le bureau avec vue. Froidement, le Précenseur reprit :

_ Le fait est que je vais me voir obligé de prévenir vos parents…

À ces mots, Beta et Veda se recroquevillèrent dans leurs carapaces.

D’un côté, ils concentraient leurs forces pour contenir cet affreux fou rire qui refusait de s’éteindre. De l’autre, ils luttaient pour refouler une soudaine envie d’éclater en sanglots. Une vague de larmes acides leur remontait le long de la gorge, menaçant d’emporter avec elle la digue de leurs grands yeux noirs.

Sentant l’effet qu’avaient produit ses dernières paroles sur les deux adolescents, le vieillard retrouva un peu de sa précension paternelle :

_ Je sais ! Je sais… Vous avez sans doute du mal à l’imaginer mais… J’ai eu votre âge, moi aussi !

Les deux jeunes mercuriens s’accrochaient à leurs socles, sans répondre.

A l’idée que l’on puisse prévenir leurs parents, les derniers éclats de leur rire nerveux s’étaient brisés et coulaient maintenant comme des gouttelettes glacées le long de leurs épines dorsales. On ne rigolait plus du tout.

Le vieillard se cala au fond de son lourd réceptacle, ses grands yeux jaunes soudain plongés en lui- même, perdus sous les vagues d’un lointain souvenir. Après un long moment il revint à son sujet, presque à regret :
_ Je vais même vous avouer quelque chose continua-t-il sur le ton de la confidence sincère… Vous croyez sans doute avoir eu l’idée du siècle, n’est-ce pas ? Je parie que vous pensiez même être les premiers… C’est ça ? Il souffla un nuage de gaz verdâtre, signe de sa lassitude.

_ Mais si je vous disais que cette plaisanterie dure déjà depuis plus de quarante cycles ! Quarante cycles ! Et qu’en plus de ça…

il marqua une pause, mélancolique.

_ En plus de ça… C’est moi qui en ai eu l’idée. »

 

Bata et Veda n’osaient plus bouger. Ils n’échangèrent pas une pensée mais sentirent, au ton du Précenseur redevenu magnanime, que le pire serait sans doute évité, pour un temps au moins.
Il ne leur restait qu’à subir un sermon dont la seule inconnue ne demeurait plus que le temps qu’il prendrait. Une chose certaine cependant, l’envie de rire leur était passée pour de bon.

Subitement, le Précenseur se projeta à nouveau vers eux en hurlant :
« Mais vous ne vous rendez pas compte ! Vous ne comprendrez donc jamais !? Le vieux était à nouveau hors de lui.

_ Emprunter un transport de l’établissement, en pleine nuit, et sans permis encore ! Lequel d’entre vous a pris les commandes ? LEQUEL ? Répondez ! Le Précenseur tirait maintenant sur le violet foncé. il se dilatait par à-coups et s’agitait comme un dément sous le ventilateur en titane.
Les deux ados fixaient le plancher métallique, n’osant plus respirer. Ils priaient pour que l’orage passe rapidement et rentraient leurs têtes tout au fond de leur coquille.

_ Si je préviens vos parents, vous savez ce qui nous attend !? VOUS LE SAVEZ N’EST-CE PAS ! Le vieux s’étouffait à cette idée.
_ Et les assurances, et les risques ! Sans parler de la réputation de cet établissement reconnu dans tout le système et bien au-delà ! Vous y avez pensé ? Mais non ! Bien sûr !

_ Vous n’avez pensé qu’à épater la galerie ! Pour prouver à je ne sais quelles camarades vénusiennes ce dont vous étiez capables, vous, les deux terreurs, c’est ça ?! Répondez quand je vous pose une question !

Bien entendu, aucune de ces questions n’aurait souffert le moindre début de réponse. Ni orale, ni mentale.
_ Et tout ça pour QUOI ? Et là le vieux se mit à chercher ses mots en interrogeant le ventilateur muet au-dessus de sa tête…

_ Pour des… des… DES GRAFFITIS !!

C’en était trop, le Précenseur se laissa retomber au plus profond de son alcôve et se tut.

Passée l’avalanche de hurlements, les ados mercuriens firent mine de relever la tête. Veda tenta même d’articuler une excuse :

_ C’est pas nous qui avons commencé Votre Immanence…

_ TAISEZ-VOUS ! S’étrangla le vieux qui virait maintenant au rouge-saturne, Je ne veux pas ! Je ne veux PLUS vous entendre !

Aussitôt le silence retomba, givré et profond comme les ténèbres infinies qui s’ouvraient  derrière le hublot principal.

Il n’y avait plus ni rire ni larmes. Plus rien que cette sombre clarté qui arrosait la pièce et dans laquelle Bata et Veda attendaient désormais leur verdict.

Dépliant un appendice fatigué, le Précenseur attrapa deux modules sur son bureau.

Il avait finalement retrouvé son teint gris naturel et son regard muet. Résigné, il entreprit de remplir les formulaires disciplinaires en grommelant pour lui-même :

_ Quarante cycles… Ça va faire quarante cycles que ça dure… Et tout ça à cause de quoi, je vous le demande… A cause d’un pari stupide qui m’a coûté mes plus belles années , sans compter ma situation …

La fin de sa phrase se perdit dans le bourdonnement d’arrimage d’un nouveau cargo.

Le vieux leur tendit les formulaires et les congédia sèchement :

_ Vous connaissez le règlement ?! Maintenant, disparaissez !!

D’un même élan, Bata et Veda se levèrent, attrapèrent leurs tablettes disciplinaires puis disparurent par le sas qui les vaporisa hors du bureau, sans un bruit.

 

Au dortoir, Bata put enfin souffler à son camarade :

 

_ On s’en est quand même bien tiré, tu crois pas ?
_ Ouais, fit Veda dans un demi-sourire soulagé.
_ Bon eh ben… Le premier qui a fini aide l’autre, ok ?

_ Ok ! répondit Veda. »

Et ils se mirent au travail sans tarder.
Aussi stupide que fut la punition, il leur faudrait un certain temps pour recopier 10 puissance 42 fois l’extrait 11-43-1947 du règlement :

 » Il est strictement interdit de quitter l’établissement et de descendre sur Terre, cela dans le but d’aller tracer des dessins dans les champs de céréales.

Il est strictement interdit de quitter l’établissement et de descendre sur Terre, cela dans le but d’aller tracer des dessins dans les champs de céréales.

Il est strictement interdit de quitter l’établissement…  »

 

***

Le Quartier #2

Riatto Coffee & Cigarettes

La deuxième chose à apprendre pour bien se fondre dans Le Quartier, c’est la hiérarchie des classes.
Paraît qu’il y a encore des pays où on comprend ces trucs-là. En Asie ou en Afrique, peut-être même les deux.
On a les guerriers, les commerçants, les cultivateurs, le voyou, le sorcier, chacun son rôle.
Dans Le Quartier quand on a trouvé sa place en général on la garde. Une fois qu’on sait ça, on nage à l’aise et sans problèmes.

On peut s’élever si on veut. Travailler dur, faire du biz, se faire des relations, s’agrandir… C’est pas interdit ! À une seule condition : aller faire ça ailleurs.

Donc pour faire simple on divise les habitants du Quartier en deux. Ceux qui sont du Quartier, et les autres.
Pour bien respecter les premiers, faut apprendre à se foutre complètement des seconds.
Ça marche comme ça, point barre.

Par exemple : Momo, le vieux rebeu qui tient l’épicerie rebeue juste en-dessous du magasin.
Assis derrière la caisse avec sa blouse bleue et sa radio qui crache ses émissions en direct du bled. Bon ben y viendrait pas à l’idée de lui chourrer même un carambar.

Ça se fait pas. Qu’il le veuille ou non, Momo est du Quartier. Même s’il pionce seize heures par jour derrière le rideau en plastique au fond de sa boutique… On entre, on dit bonjour, on va au frigo et on se sert ; on attrape des chips, un paquet de piles, un mars. En sortant on pose la ferraille à côté de la caisse. Le vieux Momo sort de sa sieste, il dit bonjour, il avance en traînant les babouches, il fait un signe de la main pour dire qu’il a compris.
Même si on est déjà dehors, partis pour redescendre ou remonter la rue — cinquante fois par jour minimum, Momo peut ranger tout ça dans sa caisse, le compte y est.
En revanche au monop c’est open bar. Il a beau être sur Le Boulevard, le monop n’est pas dans Le Quartier à proprement parler. On connaît bien une ou deux caissières, mais c’est pas des locales. Elles arrivent le matin en métro, le soir elles repartent en bus. Elles sont pas d’ici, et puis surtout on connaît pas leur patron.

C’est un patron de monop comme y’en a sûrement des millions. Un type qu’on connaît pas. Un costard mauve et une cravate en acrylique sur une paire de pompes à bouts carrés, le tout choisi dans une des vitrines Delaveine de la gare Saint-Lazare. Les deux costumes pour 500 balles. Comment voulez-vous respecter un patron pareil ?
Donc le monop est en libre-service. On peut s’y lâcher sans scrupules. C’est pas comme de voler quelqu’un, ça n’a rien à voir.

Un moment on avait même pensé à un slogan.

Quand t’as plus de quoi payer une clope,
(pom pom podom)
Viens donc faire un tour chez monop
(pom pom podom)

Si ça se trouve on aurait pu le proposer au patron.

Avec un truc aussi accrocheur, le petit patron du monop de la place Blanche serait sûrement devenu un super patron des monops, et puis qui sait de fil en aiguille… Une marche après l’autre, comme ça jusqu’au sommet ! Après des tas d’années à user ses pompes sur le carrelage de tous les monops de la rive droite il aurait fini tout en haut, dans des bureaux super chics, avec d’autres anciens patrons de monop ! Des comme lui, mais qu’auraient pas eu cette idée de génie pour faire exploser le chiffre d’affaires de monop, et tout le monde l’aurait respecté comme un très vieux mérou.

Il aurait eu la belle vie. Toute la journée à peloter des ex-caissières de monop devenues secrétaires, en tailleurs chemisiers et talons hauts. Dans sa BM série 5 minimum il serait venu tous les matins de Sèvres ou du Vésinet ; mais alors dans des costards à cinq mille cette fois !
Et de temps en temps il aurait repensé à ses débuts chez monop, aux vitrines poussiéreuses de la gare Saint-Lazare, aux costumes en synthétique et aux petites caissières portugaises de sa jeunesse. Quel salopard.

Malheureusement pour lui ça s’est pas fait, parce qu’on l’a jamais rencontré ; et on l’a jamais rencontré parce qu’on s’est jamais fait pécho. Le succès ça tient à rien.

***
Attention j’ai pas appris à vivre dans Le Quartier en une nuit.
En vrai ça m’a pris au moins une bonne semaine, à partir du jour où je suis arrivé.

Le lundi je me suis réveillé, j’ai levé le rideau de fer et j’ai ouvert le magasin.
La Patronne m’avait rien dit sur le lundi, alors dans le doute j’ai ouvert… De toutes façons j’étais sur place et j’avais rien d’autre à faire.

***

Lundi matin vers 14h, perché sur le tabouret derrière mon comptoir ; dans la mini-chaîne Aïwa le premier Pearl Jam tourne en mode repeat. Avec deux Nirvana un Neil Young et deux Pink Floyd c’est les seuls CD que j’ai emportés dans ma parka. Au magasin pas question d’écouter la radio, c’est que de la merde et puis on la capte pas les murs sont trop épais.

De toutes façons je vois pas comment on ferait des disques meilleurs que ceux-là.

Je feuillette le Guitariste magazine du mois d’Avril. Même si je l’ai déjà lu et relu, ça me plaît de mater les images ; paraît que Pearl Jam va sortir un deuxième album, mouais… Je parie qu’il sera moins bien que le premier, qui est une vraie tuerie. J’adore Pearl Jam, mais à mon avis ça durera pas. Pas aussi longtemps que Nirvana en tous cas.
J’écrase ma clope dans un petit gobelet de plastique blanc et je lève les yeux.

Un type est debout dans le magasin, je l’ai ni vu ni entendu entrer.

Un grand mec tout maigre, la tête enrobée d’un nuage de fumée bien épaisse, avec au milieu des yeux verts qui brillent. Les cheveux un peu plus longs que les miens, le jean déchiré tout pareil, une guitare violette dans la main.

_ Salut ! il me fait, à la cool avec un grand sourire. On sent tout de suite le type à l’aise, bien dans ses Gazelle. Un trois-feuilles planté au coin de la bouche, il s’asseoit sur l’ampli Fender près du comptoir et commence à me jacter à cent à l’heure, direct et sans filtre :

_ ‘Tin de merde j’ai un problème avec ma gratte ! J’comprends pas c’qui se passe ! Tu vois quand je fais ça… Criiing… T’entends ? Ça frise ! Tiens écoute… Criiing… Tu vois, là ! J’comprends pas je l’ai fait régler la semaine dernière et là c’est n’importe quoi, écoute !
Et criiing et criiing…

Je l’observe rallumer son pète. Il disparaît derrière un nuage de fumée lourde qui grimpe péniblement jusqu’au plafond. J’attends que le brouillard se dissipe.

_ Ah ouais t’as raison je lui fais. C’est bizarre… Fais voir une seconde ?

Il me tend sa gratte. Une sorte de fusée le truc. Une vraie guitare de tueur… Un modèle Satriani de chez Ibanez, la pelle à six mille balles. J’ai jamais touché un engin pareil. Je la prends, je la regarde et je la pose sur mes genoux, avec respect. Un type avec une guitare comme ça, c’est forcément un virtuose. Et ça la fout mal quand un client plus jeune joue mieux qu’un vendeur plus vieux, méfiance.

_ Vas-y branche-là il me dit, tu vas voir c’est un truc de dingue ça me rend ouf depuis l’autre jour !

J’attrape le câble roulé en boule, j’allume le Fender et on attend comme ça une minute que les lampes chauffent en silence.

Je plaque quatre accords au hasard, parmi la petite douzaine que je connais. Une chanson qui cartonne pas mal en ce moment. Mi, Si, Do dièse, La.
Ça sonne plutôt bien, le son est clair, aucun souci.

On se met à fredonner les premières notes. Lui tape du pied et chante un peu plus fort que moi. Un couplet, puis un autre… Je tricote comme je peux ; pendant les silences il tire sur son pétard les yeux fermés et recrache d’énormes nuages qui nous engloutissent.

J’ai toujours trouvé que la fumée du pétard avait des parfums de désert cuit par le soleil ; avec un fort arrière-goût de cactus brûlé, et ça c’est  étrange parce que j’ai jamais senti l’odeur d’un cactus qui brûle.

Je me sens bien, moi aussi je me laisse aller à chanter un peu plus fort

Under the bridge downtown…

Sans hésiter il répond

I could not get enough…

Comme ça quatre fois, puis arrive la dernière partie et cette fois on s’y met tous les deux.

Je sais pas ce qui me prend, je choisis de chanter la voix du dessous, celle qui est un peu bizarre. Et lui chante celle du dessus, celle qui est super haute et casse-gueule. Tout ça sans jamais se regarder.

Nos voix se mélangent, et du premier coup, c’est parfait.

Sans blague on dirait un orgue.

Je fais rugir les quatre derniers accords dans la réverb du Fender pendant que lui tape du pied en balançant la tête.
Pendant trente-deux mesures le temps s’arrête ; les planètes s’alignent, le Monde ralentit légèrement sa course pour trouver le bon tempo, il est midi pile à la grande horloge de l’Univers.

La chanson est terminée. Je lui tends sa gratte avec la tête du gars qui sait pas trop quoi penser. Il me regarde comme si de rien. Par la porte du magasin toujours ouverte, l’écho du Fender et des voix résonne encore dans toute la rue.

_ Ouais t’as raison. En fait faut ptet que j’apprenne à jouer, c’est ça ? Il se marre en toussant un peu.

_ Bah ptet ouais… Je souris en attrapant le pétard qu’il me tend.

***
Lui c’est Drazic. Seize piges, dont seize dans Le Quartier. Un mètre quatre-vingt trois pour moins de 60 kilos, que du nerf. Mais surtout les yeux verts et une gueule à faire littéralement s’évanouir tout ce qui marche sur deux jambes. Les nanas comme les mecs, même tarif.

On ne peut pas savoir ces choses-là à l’avance, sur qui on tombe. Y’a des gens qu’on croise, d’autres contre lesquels on se cogne, y’a même des visages qu’on traverse sans les voir, y’a de tout en réalité.

Difficile de dire lequel de nous deux vient de rencontrer l’autre. Avec Drazic on s’est comme trouvé. Évidemment on le sait pas encore, mais on est parti pour ne plus  se quitter pendant plusieurs années. Ni de jour ni de nuit. Jamais.

Faut qu’il m’apprenne tout sur Le Quartier. Qu’il me présente à tout le monde. Au marchand de fruits et légumes, au libraire, aux serveuses du Dépanneur, à la vieille folle qui tient le sauna pour hommes, à Mourad le dealer du boulevard, à tout le monde. Qui connaît qui, qui était là avant, comment s’appelait le bar avec le patron qui est en taule mais qui va bientôt sortir régler ses comptes, tout.

Et moi faut que je lui apprenne à jouer un peu de guitare, parce que là c’est vraiment pas possible.