Les riches, les pauvres, et nous au milieu.

monet saint-lazare

(Petit cours d’éducation sociale)

Y’a vingt-cinq piges je jouais de la gratte dans les trains de banlieue.

Tous les matins.

Saint-Lazare.

8h – 10h30

Non c’était pas Zola, je m’en tirais très bien avec ça, et d’ailleurs c’est pas le sujet.

Je m’en tirais pas parce que j’étais bon, je m’en tirais parce que les gens avaient encore une pièce à donner. Des pièces de 1, de 2, de 5, et puis les soleils : les pièces de 10.

À Saint-Laze la banlieue Ouest se coupe en deux.

Les voies 1 à 4 qui partent vers Saint-Cloud et Versailles.
De la 5 à la 10, ça s’en vient de Nanterre, Sartrouville et même depuis Cergy.

Pas besoin d’être champion d’échec pour comprendre. Ça vient vite.

Les plus aisés ne donnent presque jamais rien, les plus modestes remplissent le chapeau.

Toujours.

Bien plus tard je l’ai encore vérifié mille fois.

Même si je jouais au chaud et plutôt de nuit, l’équation s’est toujours avérée exacte.

À la Goutte d’Or ou dans les bar-tabacs de Belleville, chapeau plein.

À l’Opéra et autour des Champs, wallou.

(J’enlève les pubs anglais, écossais et irlandais. Là y’a que des avocats british, et côté pourboire ça tombe sévère, pourvu qu’on leur joue pas du reggae.)

C’est bientôt les restos du coeur. Encore. Et tout le monde connaît l’adage :

« Un truc où des millionnaires demandent à des smicards d’aider ceux qui touchent le RSA… »

C’est vrai, mais pourquoi ?

Le riche n’est pas méchant, et le pauvre certainement pas gentil. (Bon en fait, ça pourrait se discuter, mais pas aujourd’hui.)

Tout est dans la peur.

Le pauvre est dans son wagon, il va bosser, il tire plus ou moins la gueule, fonction de la météo surtout. Il voit un monter un jeune type avec sa guitare. Il entend une chanson, et puis une autre. Ouais j’ai joué du Nirvana et du Pearl Jam, avec les cheveux jaunes sous les épaules. Mais je dois l’avouer. Y’a quand même rien de tel que Cabrel et Souchon si on veut remplir la casquette.

Le pauvre regarde la banlieue grise défiler. Le Pont d’Asnières, Clichy, l’arrivée entre les murs tagués, et le train qui ralentit jusqu’à Saint-Lazare.

Pendant sept ou huit minutes il s’est dit : « Pauv’ type quand même… Si jeune… Et puis il chante pas mal. J’aime bien Foule sentimentale… »

Ensuite il se dit, et c’est là que tout bascule.

_ Il doit pas savoir où dormir, ni comment bouffer le gamin… Et ça caille ce matin, il doit se geler les doigts à attendre sur les quais… Pauv’ môme. Dire que ça pourrait être le mien… Ou que je pourrais être comme lui. Oui, ça pourrait être moi à sa place. Comme ça à m’époumoner pour quelques centimes. Il doit pas gagner lourd… Ah tiens y me reste la monnaie du pain d’hier dans la poche… Oh et puis tiens. Une pièce de dix ! C’est pas ça qui va me tuer… Alors que lui ça va l’aider à s’en sortir… »

Et bing.

Sur les lignes de pauvres, le chapeau oscille entre 100 et 150 francs de l’heure.

300 balles en deux heures environ.

Je ferai pas la conversion en euros, démerdez-vous.

Dans les wagons qui arrivent de Saint-Cloud, le « riche » commence par se dire exactement la même chose. Si si.

Lui aussi il aime bien Foule Sentimentale. Lui aussi a son petit coeur qui bat.

Mais ensuite il bifurque.

_ Pauv’ môme qu’il se dit… Obligé de faire la manche avec sa guitare. Et pour quoi ? Quelques centimes sans doute… Pendant que le mien de gamin, à l’heure qu’il est, a réussi son concours d’entrée à HEC. Ça va me coûter une blinde avec le studio à payer, et puis lui offrir le permis, et puis y’a Noël qu’arrive… 

Lui il sait ce qu’il a dans son porte-feuille. Et à la banque. Et à la maison.
Et quand il me voit, il a d’abord un peu pitié, évidemment.
Mais ensuite il a peur. Très très peur.

Peur qu’un jour ça lui tombe dessus. Il sait ni comment ni pourquoi ça lui arriverait… Et c’est justement ça qui le terrifie.

Alors il se dit que, de toutes façons, c’est pas sa pièce qui changera le destin du gars en train de chanter. Devant la casquette qui passe il baisse les yeux. Il fait semblant de pas la voir. Comme il a fait semblant de pas entendre la chanson.

C’est pas un conte, puisque c’est du vécu.

Mais y’a quand même une morale à la fin.

Le pauvre a peur oui, mais il a peur de quelque chose qu’il connaît, ou presque.

Le riche lui est terrifié. Sa peur est si gigantesque qu’elle le paralyse. Son cerveau reptilien passe en mode survie. Et s’il perdait tout ?

Alors il garde ce qu’il a, et il disperse sa terreur dans le ciel qui s’en fout.

Riatto

Boîte à gifles #1

Steve mc Queen gifle

Pas de panique c’est un film, c’est pas pour de vrai.

 

Quand un truc m’agace je tape.

Je tape sur mon clavier hein… Oula… Pas envie de me prendre un procès pour « incitation à gifler les cons », par les temps qui courent la prudence s’impose.

Y’a trois jours je lisais le post d’une victime de harcèlement sur un site professionnel bien connu, LinkedIn, ça sert à rien de le cacher tout le monde aura compris.

La complainte mielleuse et victimaire d’une post-ado milleniale, outrée par quelques messages ressemblant à « Pardon de vous déranger mademoiselle, je sais que ça n’est pas le meilleur endroit pour vous le dire, mais je vous trouve charmante » et autres scandaleuses insultes du même acabit.

Ni une ni deux, la pauvresse s’est empressée de dénoncer son prétendant virtuel, rendant publiques ses déclarations bien timides afin de l’afficher comme il faut, allez hop, sans pitié.

Là-dessous sont venus s’empiler plusieurs dizaines de commentaires plus indignés les uns que les autres… Han mais ça se fait trop pas ! C’est vraiment pas l’endroit pour faire ça ! C’est insupportable ce harcèlement permanent, surtout sur un site pro, quelle honte !

Donc envie de taper.

Pour commencer, j’aimerais dire à cette greluche aussi sotte que narcissique (voire perverse) qu’étant données les statistiques moyennes en Europe, 30% des rencontres se font sur le lieu de travail, et 15% ont lieu sur le web. 

Ce qui lui fait déjà près d’une chance sur deux de rencontrer le pauvre type qui devra la supporter, soit au boulot soit sur un site de rencontres. Ironie des chiffres. Pour le coup du site pro, tu repasseras cocotte.

Je lui dirai également que le meilleur moyen pour ne pas recevoir ce genre de sollicitations reste encore d’éviter d’illustrer son profil avec une photo d’elle maquillée comme une voiture volée, les yeux malicieux et la bouche en cul de poule devant le miroir de sa salle de bains.

Je lui expliquerai ensuite qu’elle semble ne rien trouver à redire sur les applis et les sites de rencontres aux noms aussi délicats que « adopteunmec » par exemple. Site qui, dans un monde où règnerait l’égalité des sexes pour laquelle elle se bat avec tant de courage, devrait avoir son équivalent symétrique sous la forme « adopteunegonzesse », et encore pour rester poli.

Je ne sais pas qui, d’elle ou des dizaines de faux-culs applaudissant au scandale, me donne le plus envie de gifler (mon clavier, on ne m’attrapera pas non plus pour «incitation à la haine des abrutis »)

L’autre jour je me suis aperçu que je ne souriais plus. Au café. Quand je me pose pour bosser un peu à la fraîche. Fini, terminé.

Aux serveuses ? Pas question ! Mignonne ou boudin, même tarif. J’attrape la monnaie je dis merci et je me remets sous mon casque.
Plus drôle encore avec un jeune serveur. Le gars franchement agréable, poli, sympa, et que je vois plusieurs fois par semaine. Savez quoi ? Je lui ai demandé son prénom. Affront ultime !!

Le type s’appelle Christophe. Je lui ai répondu « moi c’est Laurent », il a souri, m’a remercié pour les vingt centimes de pourliche et est reparti derrière sa caisse.

Maintenant on se dit bonjour, limite on se serre la main. C’est un scandale, je sais.

Je suis en train de me demander si au fond, je ne serais pas un abominable prédateur homosexuel en quête de petits jeunes pour assouvir mes désirs inavouables.

Bref.

Avec ces conneries j’attends surtout qu’on promulgue (enfin !) une loi contre les chansons d’amour.

« I wanna hold your hand » ? « Love me do » ? « Love me tender » ? Harcèlement !!

Et « Ne me quitte pas » alors ?

Si la gonzesse a envie de se tirer, après tout c’est son droit ! Salaud de Brel tiens ! Avec ton chantage affectif et ta poésie de mâle dominant qui tente par un subterfuge malhonnête d’empêcher une pauvre femme de retrouver sa liberté… Une honte !!

J’espère qu’on interdira bientôt Apollinaire, Rimbaud, Victor Hugo, Baudelaire, Ronsard… Tous ces atroces violeurs d’intimité, des pervers sans scrupules oui !

En même temps je ne me fais pas trop de souci, leurs livres n’étant pas disponibles au format sms, ils devraient disparaître sans qu’on s’en aperçoive, si mes calculs sont bons.

Et pendant qu’on y est… Mais qu’on déporte sur le champs les descendants et toute la famille d’Henry Miller, de Bukowski et de Gide bon sang !

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin après tout ? Quand la connerie tourne à l’hystérie collective, on aurait tort de se gêner.

À cette greluche je lui souhaiterai enfin de vivre le plus tôt possible dans le monde qu’elle appelle de ses voeux.

Un monde où on swipe des photos de profil sur Tinder (deux chances sur trois pour qu’elle soit inscrite sur un truc du genre) et où un simple pouce vert signifie « je te connais pas, mais t’as une belle gueule sur la photo donc je suis éventuellement disponible pour tirer un coup, parce que je suis tellement libre dans ma tête que je ressemble à un paquet de lessive dans un rayon chez Auchan. »

Je l’imagine déjà, toute émoustillée par un crétin qui aura mis un like sur sa photo de greluche et lui enverra sa plus belle prose pour faire connaissance. Quelque chose comme :

« Slt té bone !

_ merci lol

_ tu suss ?

_ bah sa dépant hi hi hi… »

Have a good one !

The Loop

Chicago mobsters

(Crédit photo : Riatto)

Temp : 37°F (2,7°C). Neige fondue, vent. Froid.

Chicago c’est cool.

Cherchez pas à savoir pourquoi. Je vous le dis.

Rien que le nom déjà : Chi ca go. Imbattable !

Au départ c’était plutôt Chicagoua. Le nom d’une tribu d’indiens, ou de la rivière, ou d’une espèce de plante qui pousse par là et qui ressemble à de l’ail. Enfin on s’en fout. Ce qui compte c’est que c’est cool.

Cool comme je sais pas. Jouer du jazz au trombone par exemple.

Jouer du jazz au trombone c’est le sommet du cool.

Ou même, avoir juste un ami qui joue du jazz au trombone, déjà c’est ultra-cool.

Vous connaissez quelqu’un qui joue du jazz au trombone ? Non. Bon alors. C’est bien ce que je pensais.

Tout le monde ne joue pas du trombone. Et tout le monde ne va pas à Chicago.

Les deux n’ont strictement rien à voir, c’était juste pour dire.

Et comme je tiendrai sûrement pas cinq pages sur le trombone, je vais plutôt parler de Chicago. 

***

 

Vingt ans à vivre – Kurt

kurt-cobain-glasses

Un soir on jouait chez Pépette.

Pépette tenait un saloon sur le boulevard de Clichy, avant le coin du pont Caulaincourt, celui qui passe au-dessus du cimetière où on a enterré Dalida. C’est juste pour situer.

C’était le mois d’avril mais il faisait encore bien moche.

Faisait même froid quand j’y repense, surtout qu’à cette époque on avait plus de trous que de jeans sur le cul. Même que c’était pas des trous préfabriqués, mais plutôt de la vraie usure, de celle qui pendouille en lambeaux filasses le long des genoux.

Les cheveux sur les épaules, bien raides et bien gras, avec des reflets d’un peu toutes les couleurs. Du jaune paille au violet, au gré des saisons. Toute une époque.

Le bar était plein, pas loin de trente personnes, et puis nous dans le fond, occupés à faire un raffut du diable, les grattes branchées dans une enceinte recouverte de moquette. Le modèle d’enceinte qu’on pose normalement sur la plage arrière d’une 205 gti. Deux fois 100 W, mais alors des vrais Watts comme on n’en fait plus. Le pur son quoi.

On achevait de massacrer un répertoire 100% Seattle :. Alice in Chains, Pearl Jam, Soundgarden, Temple of the dog, avec de temps en temps une infidélité ou deux… Smashing Pumpkins (y sont de Chicago, ndA), Soul Asylum et même un peu de R.E.M, histoire de donner une chance au chapeau, faut quand même pas déconner.

Pépette distribuait les Picon-bières ; le bar fumait clope sur clope. Les murs jaune tiraient sur le marron. La fumée, la sueur, la pluie et la bière coulaient du plafond, on était bien, au chaud.

Il devait être minuit passé. On braillait tout ce qu’on pouvait pour se faire entendre par-dessus la mêlée. Le patron avait bien installé un limiteur – un truc qui coupe le son, histoire de montrer aux voisins du dessus qu’on est de bonne volonté, mais Pépette le débranchait systématiquement, si bien qu’on tapait facile dans les 110, peut-être même 115Db les bons soirs. Pépette c’était le type qu’aimait pas qu’on lui fixe des limites.

D’un coup la porte s’ouvre en grand et déboule une petite punkette – une qu’on connaissait de vue, mais sans plus. L’air froid et la pluie s’engouffrent dans la salle, et la fille se met à hurler, mais alors hurler !  Encore plus fort que nous. Tout le monde se retourne vers l’entrée, la fille a les yeux exorbités, complètement hystérique.

On est tellement surpris qu’on s’arrête de jouer en plein milieu du refrain de Come as you are . Sacrilège.

Tout le monde fait « Shhhhh !!!… »,  sauf la punkette qui aboie toujours, en transe.

Une fois, deux fois, jusqu’à ce que les mots coupent la salle en deux :

« Kurt Cobain est mort !!! Kurt Cobain est mort !!!… »

Guillotine.

La fille se tait, nous regarde avec son air de folle, respire un grand coup, puis fait demi-tour et s’en va en claquant la porte comme une furie.

Silence.

Personne ne parle.

Dans la salle aucune réaction. Les bouches sont ouvertes mais aucun son ne peut en sortir.

Le bar est K.O.

Le brouillard se dissipe lentement, très lentement. Dans la fumée qui retombe, tout le monde se regarde, hébété.

Soudain il fait froid chez Pépette. Les murs s’effondrent, la bière tiède sent mauvais, on flotte dans une mélasse de tabac froid qui se mélange à l’odeur des chiottes.

Les conversations reprennent, mais tout en chuchotements.

Pas de téléphones mobiles, pas d’internet, tout ça est encore loin.

Juste des gens qui se regardent, sans comprendre.

***

On a rangé les guitares, glissé notre enceinte en moquette sous les bancs au fond de la salle, comme on fait d’habitude, jusqu’à la prochaine fois.

Pépette a remis la radio, en sourdine, et puis il s’est servi un baby, son trentième de la soirée, pour essayer de s’en remettre :

_ 300 les gamins… Ce soir je peux vraiment pas faire plus… J’suis désolé…

On partage les billets, on prend un dernier Picon pour la forme ; il est encore tôt, mais tout le monde est parti.

Perchés sur les tabourets en skaï défoncés, les yeux dans le vague, on écoute ahuris le flash sur France Info. Vingt secondes dans le journal de la nuit, et puis c’est tout.

Pépette est triste pour nous. Lui comment dire… Il s’en fout un peu de tout ça, c’est pas vraiment son monde, ni son époque, encore moins son rêve. Mais de nous voir comme ça… Si abattus, si misérables, comme des chiots abandonnés… On sent bien que ça lui tord le bide.

Il est gentil Pépette. Maigre, bizarre, en colère et alcoolique, mais gentil.

Ensuite c’est l’heure de s’en aller. Alors on remet les guitares en bandoulière, on tasse les câbles, les cordes rouillées et tout le bordel dans nos sacs, on attrape nos pieds de micros et nous voilà sur le trottoir, dans la nuit glacée. On n’a pas loin, on est tous du quartier.

On passe devant la salle d’arcades sans jeter un coup d’oeil aux scores du flipper ni du Daytona. Des pièces de dix et de cinq plein les poches, mais vraiment pas envie d’aller jouer.

Devant le Moulin, la file des touristes japonais nous scrute comme d’habitude – faut dire qu’on a du mal à passer inaperçus. Vestes de treillis, jeans détruits, doc martens trouées, cheveux longs, sales et jaunes… Mais ce soir on n’a pas le coeur d’en rire.

On glisse le long de la rue Fontaine comme des zombies.

Quelqu’un veut s’arrêter chez Réza pour un sandwich ?

Non, personne.

On pousse jusqu’au Pirat’s, au moins on est sûr que c’est ouvert, et qu’ils nous changeront la monnaie. On prend le croque-poilâne, sans salade. Même pas la force de finir les frites.

Y’a des vieux qui vous raconteront des tas de trucs d’enfer.

Comment ils se souviennent de choses… Où ils étaient quand on a tué Kennedy, quand on a marché sur la lune, la première séance de la Guerre des étoiles, la chute du mur de Berlin, toutes ces conneries…

Je sais où j’étais le 8 Avril 1994, et pour une bonne raison.

L’histoire de Dimitri Blasko (Première Contrebasse)

double bass

 

Pour le passant inattentif, le Palais Garnier a l’air plus lourdement défunt, plus silencieux et inerte qu’un cercueil de marbre.
Ses couloirs sont engourdis par l’hypnose d’épices lointaines, d’encens rares et douceâtres que l’on brûle, dans l’espoir de rendre respirable cet immense tombeau assoupi dans lequel jamais un air nouveau ne pénètre.
L’atmosphère y est aussi pesante, aussi stagnante que le répertoire.
Dans les cintres, l’obscurité massive pèse de toute sa masse sur le silence des coursives, les portes dérobées, les escaliers de service. A chaque entresol palpite la respiration sourde d’un monstre que rien ne semble pouvoir déranger. Ni les furieux éclats de Tannhäuser, ni la danse infernale des Montaigu au bal des Capulets. Rien ne réveille l’Opéra.
Il flotte, vaisseau fantôme éternel, dans le souvenir et les brouillards d’un siècle et demi de petits matins déserts.

***

Pour mon dix-septième anniversaire, après que l’on eût décidé que je ne grandirais plus, on fit venir à grands frais un colis tout à fait spécial et qui m’était destiné. Le paquet fut emballé en Novembre, près de la ville de Pozàrevàc, dans le district du même nom. Là-bas un arrière-grand-oncle, dont je ne soupçonnais pas même l’existence, portait curieusement le même nom que moi – à moins que ce ne fût le contraire ?
Je reçus l’objet en février, accompagné d’une lettre que l’on me traduisit ainsi :
 » A mon cher neveu Dimitri,
Que cet instrument t’accompagne chaque jour sans aucune exception; qu’il devienne ton ami intime, ton camarade de travail et de jeux, le confident de tes peines, le complice de tes joies, le témoin fidèle des espoirs de ta vie.
Dimitri Blasko « 
Après cela, je déballai mon colis.
La Contrebasse, quoique de bonne facture et plus d’une fois centenaire, ne me fit pas forte impression lorsque je l’étrennai, solennel, devant ma famille réunie pour l’occasion.
On se débarrassa bien vite de mon vieil instrument d’étude. Il fut convenu que j’étais maintenant adulte, et que l’instrument de ce grand-oncle m’accompagnerait désormais, comme une épouse choisie accrochée à mon bras.

***

J’ai oublié les raisons qui me guidèrent à la Contrebasse.

Étais-je déjà silencieux sur les bancs de l’école primaire, ou bien le suis-je devenu à force de ne plus fréquenter personne, en dehors de mon instrument grotesque ?
Traverser l’adolescence flanqué d’un ogre obèse envahissant, de cette silhouette disgracieuse, cet ami gênant qui vous pèse, qu’on voudrait semer à toutes jambes ou dissimuler, mais en vain.
Sentir derrière soi les regards d’abord surpris puis moqueurs, et fuir bientôt l’écho des rires. Sans hâte, faute de pouvoir courir.
Grandir à l’ombre d’une montagne que l’on transporte sur son dos, sans plus faire de bruit, sans plus répondre. Regarder s’éloigner les autres, les garçons et les filles, puis les hommes et les femmes.

 

Un soir, les doigts brûlés par l’exercice d’un tremolo wagnérien – donc sadique, une larme coula sur ma joue, de dépit plus que de douleur.
La fine goutte glissa sur le manche jusqu’à la table d’harmonie. Elle roula, chercha son chemin puis disparut, absorbée, comme avalée par l’ouïe béante.
Comme on baptise les soldats au feu et les coques de navire au champagne. La Contrebasse s’était baptisée d’une larme.

Avec le temps j’ai donc enfilé le manteau discret des ténèbres.

J’ai gardé les cheveux longs, effilés comme des lames, que j’aiguise toujours en arrière, cernés d’un ruban de velours.
Mon visage n’offre aucune prise, aucune aspérité lisible, comme la paroi inaccessible d’une face nord interdite aux grimpeurs.

Les années de Conservatoire ont défilé page après page, parsemées de ces longs silences suspendus à ma portée. Tant de pauses et de soupirs que jamais personne ne lit, pas même le chef dans sa lumière… Surtout pas lui ! La clef de Fa est comme un gouffre qui plonge jusqu’au centre du Monde.

Rachmaninov, Bartok et Brahms m’ont dessiné une vie patiente, tracée à l’archet gigantesque, qui grince, qui frotte et qui serpente au fond, tout au fond de mon âme.
Plus tard est arrivé l’Orchestre, que j’ai rejoint sans dire un mot. J’y ai planté mes racines, silencieux et massif, tel un séquoia.
Lorsqu’il faut signer chaque matin et chaque soir la feuille de présence, on peut lire en face de mon nom la simple mention : Première Contrebasse.

***

L’an dernier est revenu Septembre. On donnait la  » Damnation de Faust « , ou plutôt, on la préparait. La fosse somnolait sous le vent tiède des ventilateurs paresseux. La grande salle du Palais Garnier ronflait, sous le plafond arc-en-ciel peuplé des nymphes de Chagall :
 » Messieurs ! tac tac tac ! Nous reprenons au dix-sept…
Le chef épongeait de grosses gouttes coulant du haut de son Mont-Chauve.
J’ai cette chance à ce qu’il me semble, de ne pas ou très peu transpirer.
Quand j’entends souffler tout autour, quand les cuivres s’agitent sur leurs chaises, quand les cordes bruissent et se tortillent, attendant la prochaine pause pour se ruer dans la cour fraîche, je ne ressens nulle fatigue. Mon corps long dépourvu de graisse conserve une température admirablement constante.
La partition était neuve, le papier sec et tranchant. Non pas que je ne connaisse l’oeuvre – c’est un marronnier du programme, mais je tiens en suprême horreur, parmi d’autres choses ordinaires, ces vieilles pages jaunies, déchirées, que certains musiciens conservent comme des reliques du temps qui passe. Je frémis devant ces vieilleries froissées et tristement salies… Ces papyrus rafistolés, scotchés à la hâte et qui tombent des pupitres maladroits. Pour ne pas céder moi aussi à cette sensiblerie malsaine, je brûle, après chaque dernière, mes feuillets sans aucun regret.
D’un geste brusque inhabituel, je tournai la page de gauche. La morsure soudaine de Berlioz piqua mon doigt comme un insecte.
Au dix-sept j’attaquais piano, sur une ronde de Ré bémol, en legato grave et profond. Dans ma main serrée l’archet acheva d’élargir la coupure.
Mon pouce saignait sans abondance, quelques gouttes d’un rouge presque noir, mais ne pouvant m’interrompre, je jouai jusqu’au dernier silence.
Ça n’est qu’après la première scène, une fois passée la marche hongroise, que je constatai le dégât. L’entaille ne semblait pas sérieuse, je l’essuyai dans mon mouchoir puis, posant mes yeux sur les cordes, je regardai presque incrédule s’écouler le ruisseau rougeâtre. Du haut de la table d’harmonie, le filet coula rapidement puis disparut, comme avalé en l’espace d’un demi soupir.
Ainsi le bois de mon instrument s’était régalé de mon sang.
Une minute au plus s’écoula, je gardais mon pouce sous ma langue, dans l’espoir vain d’anesthésier la douleur encore lancinante. Le chef reprenait pour les vents, en particulier le second basson, distrait jusqu’à la suffisance. Je baissai les yeux, inquiet.
Sur le bois plus la moindre trace, pas même l’ombre d’une salissure.
L’instant d’après ce fut la voix, ce miel d’une fleur rare, qui mit un terme à mon émoi sur le ton de la confidence : « Merci »
On attaqua la deuxième scène puis les suivantes sans interruption. Je ne saignais plus, je jubilais !
Sous ma main encore douloureuse, la Contrebasse chantait d’une vie nouvelle ! Tout son corps tremblait d’une vitalité inconnue. Jamais de mémoire d’orchestre une basse n’avait grondé avec une telle férocité ! Elle tressautait sous l’archet, exhalant un souffle si puissant, qu’on l’eût dit capable un moment de sauver Faust des enfers.
La pré-générale s’acheva. Méphistophélès l’emporta, une fois de plus, sur le bon docteur qui fut damné comme il se doit, dans une tempête d’anges survoltés.
La fosse s’était vidée d’un trait, aspirée par le jardin à ma droite, engloutie par la cour à ma gauche. Je restai là seul un moment, à caresser mon instrument, comme on caresse un pur-sang après la victoire d’un grand prix.
Quittant son perchoir avant moi, le chef, d’ordinaire si lointain, m’adressa un regard complice, pétillant de satisfaction.

***

Le lendemain nous chômions.
Du fait d’une étrange tradition qui veut que la pré-générale, dernière répétition à huis-clos, soit suivie d’une journée de relâche précédant elle-même la générale (qui en réalité s’avère être la véritable première, donnée devant un parterre d’amis, de critiques et autres parasites, trop fauchés pour s’offrir un fauteuil, mais toujours impatients et blasés). Entre nous, il n’y a rien à cacher, ce que l’on prend pour la première vaut surtout pour le folklore.
J’entrai comme à mon habitude par le porche dérobé de la rue Scribe, bien mal-nommé  » entrée des artistes « , aux alentours de quinze heures. J’adressai un salut mécanique à la loge déserte du concierge.
L’homme derrière le guichet crasseux avait le don de se faire rare, sans pour autant être précieux.
Le Palais Garnier est si vaste, et je ne parle que de l’arrière-scène, que malgré des années entières à se perdre dans ses couloirs, bien malin qui peut prétendre en connaître tous les détours et les secrets.
On y pénètre en silence, absorbé par le brouillard de ses parfums exotiques. Le sucre du papier d’Arménie s’y mêle au bois des chênes centenaires, des châtaigniers et d’autres espèces rares devenues parquets ou escaliers.
Ici la lumière entre peu. Presque jamais à vrai dire. Les quelques lucarnes noircies par un siècle de fumées d’essence servent de frontière invisible à un soleil paresseux.
J’entrai dans la salle Debussy, la plus vaste du rez-de-chaussée. Devant moi dans son écrin à roulette unique, mon instrument me précédait d’un pas.
Je pensais m’y retrouver seul, l’endroit étant peu fréquenté en dehors des heures d’atelier. Une surprise pourtant m’y attendait. Lorsque je poussai la porte, un regard se posa sur nous.
Le regard tristement familier de ce bassoniste distrait. Celui-là même pour qui la veille, on avait repris au dix-sept. Il se tenait là, inutile, assis au piano, l’air idiot.
Je cachai ma déception derrière un sourire sans chaleur, entrai et fermai derrière moi. L’homme sans visage semblait gras, engoncé dans un habit sans goût.
Il me tendit une main molle que je pris soin de ne pas voir. Je glissai jusqu’à mon casier, respectant le silence du lieu, sans répondre au bonjour timide, sans dire un mot. Quelle familiarité !
J’avais l’espoir un peu vague qu’il quitterait les lieux rapidement. Je comptais sur cette impression que je fais souvent aux inconnus.
L’homme ne bougea pas d’un demi ton. Il resta là à me regarder, en suçotant une anche baveuse.
Je pouvais sentir sur ma nuque les yeux mornes du bassoniste, je sentais sa torpeur muette m’interroger crescendo.
Une fois mon instrument hors de sa boîte, j’entrepris de nous accorder. Ça n’est qu’après cet échauffement que la voix de la Contrebasse se fit entendre. La voix douce d’une amie chère, trop chère pour ne pas l’écouter. Trois mots seulement, limpides et clairs, ne laissant aucune place au doute.
 » J’ai soif  » fit la voix d’un ton gourmand, relevé d’un soupçon de malice.

***

Tirant profit de cette intimité nous déchiffrâmes sans grand entrain quelques suites de Jean-Sébastien, suivies d’un duo de Mozart, pour basson et violoncelle. Je pris la liberté de transposer à l’octave la voix haut-perchée du violoncelle. Après l’Allegro nous décidâmes, la voix et moi-même, de nous passer du basson, décidément accessoire.
Quelle merveille que cette sonate en Si bémol, débarrassée de sa lourdeur, de ses garnitures inutiles ! Quelle légèreté, quel raffinement ! (Débarrassée du basson, voilà un duo qui prend enfin tout son sens.)
Sous le piano, l’air surpris, le bassoniste ne respirait plus. Il jouait sans doute quelque part, à son tour, un très long silence. Tacet aeternam. Peut-être donnait-il sans le savoir, le grand récital de sa vie ? Celui qui consiste à se taire, retenant son souffle à jamais.
Il s’était éteint rapidement, à en juger par le peu de sang qui avait tâché le parquet. Un seul trou à l’arrière du crâne, percé d’un rapide coup de pique. La pique d’acier d’une Contrebasse. Un geste franc, bien appuyé, mais ces quelques gouttes avaient suffi à étancher une soif énorme !
Pendant les heures qui suivirent, les murs du palais résonnèrent longtemps de notre chant désaltéré. Après cela nous plongeâmes l’un et l’autre dans les bras d’un sommeil sans rêves.

***

À la vieille horloge électrique vingt-trois heures. Le temps aussi avait coulé.

Je fis glisser le demi-queue et son tapis sur la tache sombre du parquet. Personne n’irait jamais voir là- dessous pendant le prochain demi-siècle.
 Il est bien rare que l’on déplace le Steinway de la salle Debussy. Il est tout aussi rare que l’on s’en serve d’ailleurs.

Mon instrument dans son casier, je repassai devant la loge du gardien, roulant devant moi cet étui plus lourd qu’à l’accoutumée.

_ Hep !

La voix du concierge était sale, le ton familier. Derrière le guichet crasseux, il m’observa en biais avant d’enchaîner dans une grimace :

_ On fait des heures sup’, M’sieur Blasko ?

Je m’immobilisai d’un coup, faisant mine de chercher quelque objet perdu dans mes poches. Je rendis à l’homme son regard puis, me rendant compte de la sottise que j’étais sur le point de commettre, fis demi-tour sans brusquerie et lançai au vol d’une voix neutre :
_ Des heures sup’ ? Pensez-vous… Je n’ai pas vu l’heure passer. Vous savez ce que c’est…

Si le concierge connaissait mon nom, il y avait fort à parier qu’il sût également le nom du bassoniste. Fort à parier que son registre, aussi poussiéreux soit-il, ait enregistré l’heure d’arrivée de mon, comment dire… Mon ex-collègue.
Le visage gris du gardien m’observa faire demi-tour. Dans mon dos, sa voix souffla mezzo voce :
_ Ne pas voir l’heure passer…Vous m’en direz tant… Comme si ça pouvait m’arriver…

Hors de sa vue, je m’engouffrai à droite, dans l’escalier principal. A cette heure, sans surprise, le monte-charge était hors-service.
J’entrepris donc la descente, faisant rouler devant moi avec d’infinies précautions, cet étui devenu plus pesant qu’un terrible secret de famille.

Le ventre sombre des sous-sols de Garnier. Ici nul bruit ne filtre plus.
Sur le mur noir, à la craie blanche, des flèches dessinées à la hâte indiquent encore d’anciens abris. Dans les entrailles du palais, des passerelles, des escaliers, d’innombrables échelles métalliques se perdent dans toutes les directions, donnent sur des grilles toujours ouvertes, pour peu qu’on veuille se donner la peine. Et dire que vous pensez encore que tout cela n’existe pas, que la Grange-Batelière n’est qu’une légende qui coule dans les guides touristiques… Mais elle est là, oh croyez-moi ! Juste en-dessous, qui vous attend.

Au fond d’un tunnel sans lumière, j’arrivai enfin au puits.
Libérant le corps de l’étui, je le soulevai sans trop d’efforts, en l’agrippant sous les épaules. A ma surprise le bassoniste était moins gras qu’il ne l’avait laissé croire – cela arrive aux gens vulgaires, mal fagotés par avarice dans des habits de prêt-à-porter.
La tête chavira, puis le tronc. Le reste du corps désarticulé bascula dans le trou noir. Un temps plus tard la gueule béante recracha l’écho humide d’un plongeon froid, définitif.

Les quelques semaines qui suivirent sautillèrent comme une harpe folle échappée de Casse-Noisette. Sous mes doigts chaque soir, quelle puissance, quelle plénitude !
Après chaque représentation, le Chef me gratifiait en secret de son oeillade d’admiration discrète. Bien qu’il n’adressât que rarement la parole à l’un ou l’autre des musiciens, je sentais pétiller sa malice satisfaite à chacun de ses moulinets.
Un soir de Novembre pourtant, la flamme vacilla sous mon archet avant de s’éteindre brusquement. Le charme rompu comme un fil sous mes pieds de funambule. Faust fut maudit certes, une fois encore, mais ce fut soudain comme si l’Enfer renonçait à sa profondeur.

***

 » Marguerite… » murmura la voix, tandis que j’enveloppais la Contrebasse au creux de son cercueil de velours. Un court silence encore, puis ces mots irrésistibles et déchirants :

 » J’ai soif « .

Marguerite, ou le rêve inaccessible du malheureux Faust – Ileana de son vrai nom ; italienne, roumaine peut-être… Ajoutant à l’embonpoint d’usage les robes étincelantes de paillettes dont le seul souvenir a de quoi soulever le coeur, et massacrant soir après soir les plus belles pages du répertoire. Non par vice, Dieu l’en préserve ! Le vice a cela de rassurant qu’il entraîne parfois le remords, pas toujours mais au moins souvent.

Non. Cette grosse femme odorante, laide à n’en plus trouver les mots, vomissait chaque soir sur l’orchestre ses montagnes de rubato, ses trilles d’oiseaux maladifs, ses sextolets purulents, toute la gamme et tous les modes d’une voix qui, dans ses meilleurs moments, atteignait avec peine la plus triste médiocrité.

Une de ces divas si surévaluées que les critiques, naturellement cruels, en viennent à se demander s’ils ne serait pas préférable de la porter aux nues afin qu’un Opéra lointain – Sydney, Tokyo (ou le Metropolitan), nous la jalouse et nous l’emprunte. Mieux ! Nous en débarrasse à jamais.

***

Devant l’armoire à pharmacie, je repensais à mes cours de médecine.
Pour céder au désir de mon père de me voir lui succéder au cabinet, autant que pour réconforter l’inquiétude maladive de ma mère, j’avais un temps nourri leur frêle espoir de faire de moi un médecin de famille. Deux longues années à déambuler dans les couloirs de ciment et de plâtre de la faculté. Quatre interminables semestres à traîner les pieds d’un amphi à l’autre, d’un TD soporifique à une dissection sans joie. Le tout, bien entendu, sans musique.
Nous avions convenu qu’en cas de réussite au concours d’entrée, j’obtiendrais leur bénédiction et leur appui, qu’il me serait permis de me consacrer pleinement à ma charge de fonctionnaire de l’Opéra.
En cas d’échec à l’audition, j’avais promis à mon tour d’embrasser la carrière médicale et de poursuivre mes études de médecine avec assiduité et sérieux.
Quand l’enveloppe frappée du sceau de l’Opéra tomba dans la boîte à lettres, mes parents prièrent en silence pour que je ne fusse pas reçu. En vain.
Magnanime malgré la défaite, mon père m’offrit, en guise d’encouragement pour ma nouvelle vie, cette solide mallette de cuir noire avec laquelle il avait émigré, et qui l’avait accompagné durant ses jeunes années de praticien.
Pris par l’émotion d’un geste aussi solennel, il n’avait pas jugé utile d’en ôter le contenu, si bien que j’avais hérité d’un outillage aussi étrange que vétuste.
Laissant de côté le stéthoscope et le matériel d’usage, j’avais cependant pris soin de mettre à l’abri les flacons, soigneusement étiquetés, ainsi que quelques seringues et pansements dispersés au fond du sac. On n’est jamais trop prévoyant.

***

Faust touchait bientôt à sa fin. Encore une douzaine de soirées à se voir condamner aux flammes éternelles, puis c’en serait fini pour lui, du moins pour le moment. Il s’en irait trouver un peu de repos bien mérité sur quelque étagère poussiéreuse, en compagnie des autres classiques du répertoire ; attendant qu’on le réveille pour le torturer à nouveau à grands renforts de cuivres et de timbales. Berlioz avait réussi son coup.

Paris frissonnait sous la neige quand, un dimanche en soirée, on attaqua la dernière.
Le tableau final achevé, la soprano Ileana ne put retenir un sanglot au moment de quitter la scène, plus délicieusement vilaine que jamais.
Je profitai du tonnerre d’applaudissements polis pour m’extraire de la fosse côté cour, emportant mon instrument sous mon bras. Il me fallait faire vite sans pour autant presser mon pas. Non par crainte d’éveiller un soupçon quelconque – personne ne remarque le départ d’un contrebassiste, occupé que l’on est à féliciter le chef, mais simplement parce que j’ai horreur de courir, voilà tout.
Au vestiaire, je glissai mon instrument dans son casier, non sans lui avoir lui murmuré comme à un enfant que l’on rassure :
_ Je reviens…
Avais-je ouvert la bouche ? Les néons blafards du vestiaire s’éteignirent, je quittai la pièce, accompagné de mon seul étui, vide.

Le couloir des loges principales – large comme une autoroute conçue pour accueillir le flot des admirateurs venus réclamer autographes et dédicaces sur les pages glacées des programmes, somnolait sous les hourras du public décidément ravi qu’on en finisse, une bonne fois pour toutes.
Afin de ne pas attirer sur moi l’attention, j’avais prévu de m’introduire dans la loge de la diva avant son retour de scène.
Il est rare que l’on ferme les loges à clef pendant les représentations, aussi me fut-il aisé de me glisser sans témoin derrière le paravent de costumes, de boas et de postiches qui grimpait jusqu’au plafond.
Les dernières salves de sifflets s’éteignaient sous mes pieds quand le monstre franchit la porte, encore illuminée du feu des projecteurs pourtant éteints. Je m’étais installé pour patienter un long moment, laissant le temps aux plus sourds, parmi tous les spectateurs, de venir rendre leurs hommages à cette Marguerite de faubourgs.

On frappa à la porte une fois. Derrière le rideau de velours, j’entendis les pas délicats de petits rats indiscrets venus recueillir, comme c’est l’usage, leurs agaçantes signatures. Puis les pas s’en allèrent en frôlant le parquet, et nous fûmes bientôt seuls, Ileana et moi, dans le silence de la loge habillée de fleurs par M. Le Directeur, tradition oblige.

Une fois les derniers éclats de rires éteints dans le couloir, je décidai d’agir, subito.
Face au miroir cerné d’ampoules, la diva s’était laissée aller à pleurnicher doucement. Ça n’était pas grand-chose vraiment, juste le gémissement lointain d’un vieil animal blessé. Elle essuyait au coton la couche de plâtre rose sur son visage quand je quittai ma cachette.
Je visai la base de la nuque.
Un cri d’oiseau pris au piège accompagna la piqûre de l’aiguille. Un Sol dièse suraigu virevolta un court instant avant d’aller s’étouffer dans le silence des murs.
L’effet fut immédiat. La grosse femme se figea, bouche entrouverte, les yeux fixes, dans une grimace de surprise, prisonnière du miroir.

M’avait-elle simplement vu dans son dos ?

Impossible à dire tant sa paralysie fut instantanée.
Ainsi je n’avais pas tout oublié de mes leçons d’anesthésie ! Par souci d’efficacité, j’avais pris soin d’ajouter à l’extrait de curare quelques millilitres de propanolol, un bêta-bloquant diablement efficace en cas de fragilité cardiaque du patient.
Tout en restant consciente, Ileana ne bougeait plus d’un faux-cil.
Le rythme de sa respiration s’était ralenti en l’espace d’une demi pause.
Une simple seconde pour moi, mais qui avait du lui sembler une véritable éternité, à en croire son regard perdu dans le miroir muet. Sans hâte, je verrouillai la loge.
J’avais désormais tout mon temps pour procéder à la saignée.
Sans geste brusque et sûr de moi, je plantai une autre seringue, d’acier cette fois, dans le gras de la carotide. Je prélevai ensuite patiemment trente centilitres d’un sang noir que je mis de côté.
La diva resta silencieuse et immobile, comme je m’y attendais. Ses yeux embués me fixaient toujours, incapables de la moindre expression.
Après avoir rangé mes outils dans le compartiment de l’archet, j’allumai une cigarette et commençai à attendre. Bien qu’elle ne pût bouger d’un cil, la diva nous regardait. Elle se savait dans l’ennui, puisqu’on l’obligeait à se taire.
On frappa doucement à la porte, à deux reprises.
Comme rien ne bougeait dans la loge, on s’en alla sans insister.
Une heure passa, et avec elle les éclats de rires et l’écho des félicitations dans les couloirs se firent de plus en plus ténus.
Une heure encore et tout fut éteint.

***

Au dernier sous-sol du palais, le puits nous attendait, patient.
Prise au piège dans l’étui, la diva recroquevillée avait gardé ce regard de frayeur grotesque. Il me fallut plusieurs minutes pour la déloger de là où je l’avais mise avec, il est vrai, quelque difficulté.
Pendant le temps de la manoeuvre, ses yeux ne cessèrent de me dévisager. L’effet de l’anesthésie se dissipant très doucement, son visage se crispa en une effroyable grimace de terreur quand elle aperçut le puits.
Il ne me parut pas utile de lier ses membres boudinés. L’effet combiné de l’analgésique et du bêta-bloquant interdisait toute réaction musculaire, même réflexe.
C’est donc en silence qu’elle plongea, tête la première, dans le gouffre noir. Sans un cri, sans une seule note. Le temps d’un soupir et le puits recracha l’écho du plongeon. Rideau.
Portant devant moi mon étui redevenu léger, je regagnai l’entresol en direction du vestiaire. A cette heure-ci le palais revêtait son habit de songe. Ses couloirs et ses escaliers dissimulés dans une pénombre timidement percée par quelques veilleuses de secours.
Le coeur galopant vivace, je retrouvai mon instrument au vestiaire.
 Ma seringue pleine de sang noir étincela faiblement dans l’ombre. La voix d’ordinaire si frêle vibra sous l’excitation : Oui !…

Confiant, je plantai l’aiguille dans le bois de la table d’harmonie, juste sous la base du manche, et pressai doucement le piston de la seringue. Le liquide brunâtre disparut dans l’épaisseur du bois assoiffé.
La Contrebasse désaltérée, quelques gouttes s’écoulèrent du trou minuscule. J’essuyais le filet de sang avant qu’il n’atteigne le chevalet quand un mouvement vif me fit lever la tête.
Sous la veilleuse du couloir, une silhouette blanchâtre se tenait dans l’embrasure du vestiaire. J’eus tout juste le temps de voir briller ses yeux, translucides comme ceux d’un chat dans le faisceau d’une lampe. L’instant d’après, ils n’y étaient plus !
D’un bond, je me lançai à sa poursuite.
Dans le couloir obscur, la silhouette diaphane prit la fuite en trottinant vers la grande cage d’escaliers.
Sans avoir pu distinguer les contours de l’apparition, j’avais reconnu le son, ce bruit si caractéristique des chaussons de danse sur le parquet. Un rat.

J’enfilai les marches deux à deux, me penchant dans le vide pour tenter d’apercevoir la fugitive. Là ! À l’étage des costumes, une petite main grimpait le long de la rampe !
J’accélérai encore le pas, jusqu’à m’apercevoir que je courais, moi aussi. Quelle honte.

Au quatrième entre-sol, le frottement des chaussons bifurqua vers les cintres, puis j’entendis les petits pieds grimper l’escalier de service menant à la coupole.
Inutile de courir maintenant ; je retrouvai mes esprits et pus enfin ralentir mon pas.
Une fois franchies les coursives menant à l’arrière des décors, il n’existait aucune issue en dehors de la grande salle de danse.
Dans sa fuite, le petit rat curieux n’avait pas envisagé l’impasse et s’était précipité vers le seul endroit logique pour tenter de s’y réfugier. Fort heureusement, l’immense salle de répétition, ne possédant qu’une entrée, ne pouvait qu’être verrouillée à une heure aussi tardive.
Immobile, je tendis l’oreille une nouvelle fois. Le bruit des petits pas s’était tu. Je pris donc tout mon temps pour gravir les étages menant au dernier palier.
Sur le parquet silencieux, rien ne semblait plus respirer. Arrivé presque au sommet, quelques marches encore menaient à l’immense porte de la coupole éteinte.
Je tentai de tirer la porte. Fermée, comme je le pensais.
La grande salle de danse ne se verrouillant que de l’extérieur, je restai perplexe un moment, debout sur le palier désert.
Malgré son agilité, le petit rat n’avait pu s’évanouir…

Lorsque mes yeux furent habitués à l’obscurité, l’énigme fut vite résolue. A droite de la grande cloison sculptée, une lourde porte métallique s’ouvrait sur le toit.
Je poussai la clenche de sécurité qui céda en grinçant.
Dehors, la nuit était blanche. Le toit recouvert de neige. Spectacle saisissant, irréel, que ces gouttières de zinc sculptées tapissées d’une couche de poudreuse immaculée, un parfait décor pour du Tchaïkovski !
Peu familier de l’endroit, je fis quelques pas prudents et m’engageai le long de l’étroite corniche entourant l’immense coupole. Sous mes yeux, l’avenue de l’Opéra s’étalait majestueuse, filant jusqu’aux lumières du Louvre. Les feux de circulation scintillaient comme autant d’étoiles colorées ; de rares autos, des taxis, débouchaient lentement des boulevards, des Italiens ou des Batignolles, transportant les noctambules que rien, pas même le verglas ou la neige, ne saurait jamais mettre au lit.
Je contournai la coupole jusqu’à l’ extrémité du toit. Aucune trace du rat. J’étais seul, tout là-haut, sur le toit de l’Hiver.

L’air glacé me brûlant les yeux m’avait fait monter quelques larmes, et j’embrassais encore le spectacle grandiose de Paris sous mes pieds, quand la porte métallique claqua violemment derrière moi.
Verrouillée. Cette fois, de l’intérieur.
Appuyant de tout mon poids sur la poignée glacée, je me rendis à cette évidence désespérément absurde : j’étais enfermé dehors.

***

Sous mon léger habit de gala, la morsure du gel ne se fit pas attendre.
Contre toute attente, la nuit était plus jeune que je ne l’aurais cru, et le froid me rendit bientôt chaque minute plus longue et pénible que la précédente.
Je me mis à penser au petit rat.
A cette heure-ci, cette vipère en chausson avait déjà prévenu le gardien, qui lui s’était empressé d’appeler la police. Cela ne faisait aucun doute !

Il ne me restait qu’à attendre en tapant du pied pour me réchauffer. Attendre que l’on vienne m’ouvrir pour me demander quelques explications au sujet de la seringue dans le vestiaire.
Et ma Contrebasse ? Seule au vestiaire, à la merci des enquêteurs ! De gros personnages qui se feraient une joie de la brutaliser sans le moindre égard !
Puis viendraient les questions, et sans tarder quelques fouilles… On en déduirait rapidement que le terrible bassoniste, malgré la rumeur, n’avait pas quitté l’Opéra pour le Philharmonique de Londres. Quand au cas de la diva, on ne me laisserait sûrement pas l’occasion d’expliquer en détails de quels abominables crimes elle s’était rendu coupable en plus de trente années de carrière !
Bach, Haydn, Mozart, Wagner, Bizet… Elle les avait tous massacrés, et de sang-froid encore ! J’eus beau sourire à l’idée qu’on l’avait enfin mise hors d’état de nuire, une voix plus sinistre me disait qu’on aurait du mal à me comprendre.
Tous ces gens qui ne savent pas de musique !
Une heure entière s’écoula, frissonnante à l’infini.
Quand la porte s’ouvrit en grand, je m’attendais déjà aux casquettes, au bleu-marine, à des menottes, au petit matin sous la guillotine !
Rien de tout cela.

***

Le concierge me dévisagea surpris, puis me fit rentrer sans un mot. Il était seul, raide et laid comme une marche militaire, mais calme et visiblement peu ému.
J’attrapai le manteau de laine qu’il me tendait et l’entendis grommeler :

_ Pas chaud hein ?

Sans gêne ni cérémonie, il s’engagea dans l’escalier. Je le suivis jusqu’au vestiaire, tardant à me réchauffer.
La Contrebasse m’attendait, allongée sur l’éclisse. Quel soulagement !
Le concierge m’observa en silence, tandis que je la rangeais dans son étui, feignant l’air le plus naturel au regard de l’heure et de la situation.
Dans la main droite du gardien, une lourde torche électrique pendait, éteinte.
Nous quittâmes l’entre-sol puis nous dirigeâmes vers la sortie, par les cintres.
Je le suivais dans la pénombre, il marchait en traînant les pieds. Diable que j’ai horreur de ça !
Sur le pas de la cour, il me fit un vague signe de la main, comme pour m’indiquer la sortie, et s’en retourna vers sa loge.
Je ne pus retenir mes mots :

_ Excusez-moi…

_ Hein ?

Sa voix était telle qu’à l’ordinaire, rauque et lasse comme le frottement d’un violoncelle fêlé.

_ Un problème M’sieur Blasko ?

_ Non. Non, rien. Aucun problème, tout va bien.

Je traversais la cour enneigée, roulant devant moi l’étui de mon instrument, quand la voix éraillée me rattrapa dans le dos :

_ M’sieur Blasko !
Je revins sur mes pas, prudent, m’approchant de la vitre crasseuse. Le concierge fumait calmement dans son aquarium poussiéreux.

_ Quelle performance ce soir M’sieur Blasko… J’en ai pas raté une miette ! Et ce final, quel déchirement hein ?
Je restai muet, fixant le bonhomme dans un seul oeil. Il reprit :
_ Moi dans cette baraque maudite y’a qu’une chose que je supporte pas. D’un geste du bras il désigna les étages supérieurs, empilés au-dessus de sa tête.
_ Et j’en vois de drôles, si vous saviez !
_ Ah… Fis-je, feignant de m’intéresser.
_ Ouais ! Mais la seule chose qui m’ennuie dans ce job, je vais vous dire… De vous à moi M’sieur Blasko… C’est les rats ! Ha ! Jamais pu m’y faire à ces saletés ! Toutes ces gamines qui vous courent dans les pattes… De la vermine oui !
Je restai droit et silencieux, attendant de pouvoir enfin rejoindre la sortie toute proche.
Sur ces mots il sortit un chiffon de sous le comptoir en désordre, attrapa la torche électrique et l’essuya soigneusement.
Le chiffon vira au rouge.
Dans la lumière grise qui baignait faiblement la loge, le gardien nettoya méticuleusement la torche ensanglantée. Un court instant je crus même apercevoir quelques cheveux blonds collés à l’extrémité du manche de métal. Sans empressement il ouvrit un large tiroir de son bureau, rangea la torche puis referma le tiroir en levant la tête vers moi.
_ Heureusement… J’ai ma méthode ! Depuis le temps, pensez donc ! Ah ça ! J’ai jamais pu les supporter… Ces petites pestes !
Comme je ne répondais pas, le gardien referma la vitre sale qui nous séparait, remonta le col de son gilet et me lança dans sa vulgarité habituelle :
_ Allez ! Bonne nuit M’sieur Blasko, et couvrez-vous bien pour demain, paraît qu’avec le gel ça va pas s’arranger …  »
Cette même nuit en effet le thermomètre chuta. Comme après chaque dernière, une fois rentré je jetai ma partition au feu. Debout près de la cheminée la Contrebasse s’était endormie. Les flammes éphémères du papier nous réchauffèrent un peu, puis emportèrent Faust avec elles.

***

Bata & Veda

Space port

Bata et Veda échangèrent un bref regard en pouffant.
Maintenant que le fou rire avait pris son envol, rien ni personne ne semblait pouvoir l’arrêter. En face d’eux, assis très haut, le Précenseur éclata :

 » Ah parce qu’en plus vous trouvez ça drôle !
Les deux ados mercuriens se figèrent d’un coup, fusillés par la colère du Précenseur bleu de rage.

Venu des entrailles de l’établissement, l’écho d’un amarrage de cargo plana doucement sur le bureau avec vue. Froidement, le Précenseur reprit :

_ Le fait est que je vais me voir obligé de prévenir vos parents…

À ces mots, Beta et Veda se recroquevillèrent dans leurs carapaces.

D’un côté, ils concentraient leurs forces pour contenir cet affreux fou rire qui refusait de s’éteindre. De l’autre, ils luttaient pour refouler une soudaine envie d’éclater en sanglots. Une vague de larmes acides leur remontait le long de la gorge, menaçant d’emporter avec elle la digue de leurs grands yeux noirs.

Sentant l’effet qu’avaient produit ses dernières paroles sur les deux adolescents, le vieillard retrouva un peu de sa précension paternelle :

_ Je sais ! Je sais… Vous avez sans doute du mal à l’imaginer mais… J’ai eu votre âge, moi aussi !

Les deux jeunes mercuriens s’accrochaient à leurs socles, sans répondre.

A l’idée que l’on puisse prévenir leurs parents, les derniers éclats de leur rire nerveux s’étaient brisés et coulaient maintenant comme des gouttelettes glacées le long de leurs épines dorsales. On ne rigolait plus du tout.

Le vieillard se cala au fond de son lourd réceptacle, ses grands yeux jaunes soudain plongés en lui- même, perdus sous les vagues d’un lointain souvenir. Après un long moment il revint à son sujet, presque à regret :
_ Je vais même vous avouer quelque chose continua-t-il sur le ton de la confidence sincère… Vous croyez sans doute avoir eu l’idée du siècle, n’est-ce pas ? Je parie que vous pensiez même être les premiers… C’est ça ? Il souffla un nuage de gaz verdâtre, signe de sa lassitude.

_ Mais si je vous disais que cette plaisanterie dure déjà depuis plus de quarante cycles ! Quarante cycles ! Et qu’en plus de ça…

il marqua une pause, mélancolique.

_ En plus de ça… C’est moi qui en ai eu l’idée. »

 

Bata et Veda n’osaient plus bouger. Ils n’échangèrent pas une pensée mais sentirent, au ton du Précenseur redevenu magnanime, que le pire serait sans doute évité, pour un temps au moins.
Il ne leur restait qu’à subir un sermon dont la seule inconnue ne demeurait plus que le temps qu’il prendrait. Une chose certaine cependant, l’envie de rire leur était passée pour de bon.

Subitement, le Précenseur se projeta à nouveau vers eux en hurlant :
« Mais vous ne vous rendez pas compte ! Vous ne comprendrez donc jamais !? Le vieux était à nouveau hors de lui.

_ Emprunter un transport de l’établissement, en pleine nuit, et sans permis encore ! Lequel d’entre vous a pris les commandes ? LEQUEL ? Répondez ! Le Précenseur tirait maintenant sur le violet foncé. il se dilatait par à-coups et s’agitait comme un dément sous le ventilateur en titane.
Les deux ados fixaient le plancher métallique, n’osant plus respirer. Ils priaient pour que l’orage passe rapidement et rentraient leurs têtes tout au fond de leur coquille.

_ Si je préviens vos parents, vous savez ce qui nous attend !? VOUS LE SAVEZ N’EST-CE PAS ! Le vieux s’étouffait à cette idée.
_ Et les assurances, et les risques ! Sans parler de la réputation de cet établissement reconnu dans tout le système et bien au-delà ! Vous y avez pensé ? Mais non ! Bien sûr !

_ Vous n’avez pensé qu’à épater la galerie ! Pour prouver à je ne sais quelles camarades vénusiennes ce dont vous étiez capables, vous, les deux terreurs, c’est ça ?! Répondez quand je vous pose une question !

Bien entendu, aucune de ces questions n’aurait souffert le moindre début de réponse. Ni orale, ni mentale.
_ Et tout ça pour QUOI ? Et là le vieux se mit à chercher ses mots en interrogeant le ventilateur muet au-dessus de sa tête…

_ Pour des… des… DES GRAFFITIS !!

C’en était trop, le Précenseur se laissa retomber au plus profond de son alcôve et se tut.

Passée l’avalanche de hurlements, les ados mercuriens firent mine de relever la tête. Veda tenta même d’articuler une excuse :

_ C’est pas nous qui avons commencé Votre Immanence…

_ TAISEZ-VOUS ! S’étrangla le vieux qui virait maintenant au rouge-saturne, Je ne veux pas ! Je ne veux PLUS vous entendre !

Aussitôt le silence retomba, givré et profond comme les ténèbres infinies qui s’ouvraient  derrière le hublot principal.

Il n’y avait plus ni rire ni larmes. Plus rien que cette sombre clarté qui arrosait la pièce et dans laquelle Bata et Veda attendaient désormais leur verdict.

Dépliant un appendice fatigué, le Précenseur attrapa deux modules sur son bureau.

Il avait finalement retrouvé son teint gris naturel et son regard muet. Résigné, il entreprit de remplir les formulaires disciplinaires en grommelant pour lui-même :

_ Quarante cycles… Ça va faire quarante cycles que ça dure… Et tout ça à cause de quoi, je vous le demande… A cause d’un pari stupide qui m’a coûté mes plus belles années , sans compter ma situation …

La fin de sa phrase se perdit dans le bourdonnement d’arrimage d’un nouveau cargo.

Le vieux leur tendit les formulaires et les congédia sèchement :

_ Vous connaissez le règlement ?! Maintenant, disparaissez !!

D’un même élan, Bata et Veda se levèrent, attrapèrent leurs tablettes disciplinaires puis disparurent par le sas qui les vaporisa hors du bureau, sans un bruit.

 

Au dortoir, Bata put enfin souffler à son camarade :

 

_ On s’en est quand même bien tiré, tu crois pas ?
_ Ouais, fit Veda dans un demi-sourire soulagé.
_ Bon eh ben… Le premier qui a fini aide l’autre, ok ?

_ Ok ! répondit Veda. »

Et ils se mirent au travail sans tarder.
Aussi stupide que fut la punition, il leur faudrait un certain temps pour recopier 10 puissance 42 fois l’extrait 11-43-1947 du règlement :

 » Il est strictement interdit de quitter l’établissement et de descendre sur Terre, cela dans le but d’aller tracer des dessins dans les champs de céréales.

Il est strictement interdit de quitter l’établissement et de descendre sur Terre, cela dans le but d’aller tracer des dessins dans les champs de céréales.

Il est strictement interdit de quitter l’établissement…  »

 

***

Le Quartier #2

Riatto Coffee & Cigarettes

La deuxième chose à apprendre pour bien se fondre dans Le Quartier, c’est la hiérarchie des classes.
Paraît qu’il y a encore des pays où on comprend ces trucs-là. En Asie ou en Afrique, peut-être même les deux.
On a les guerriers, les commerçants, les cultivateurs, le voyou, le sorcier, chacun son rôle.
Dans Le Quartier quand on a trouvé sa place en général on la garde. Une fois qu’on sait ça, on nage à l’aise et sans problèmes.

On peut s’élever si on veut. Travailler dur, faire du biz, se faire des relations, s’agrandir… C’est pas interdit ! À une seule condition : aller faire ça ailleurs.

Donc pour faire simple on divise les habitants du Quartier en deux. Ceux qui sont du Quartier, et les autres.
Pour bien respecter les premiers, faut apprendre à se foutre complètement des seconds.
Ça marche comme ça, point barre.

Par exemple : Momo, le vieux rebeu qui tient l’épicerie rebeue juste en-dessous du magasin.
Assis derrière la caisse avec sa blouse bleue et sa radio qui crache ses émissions en direct du bled. Bon ben y viendrait pas à l’idée de lui chourrer même un carambar.

Ça se fait pas. Qu’il le veuille ou non, Momo est du Quartier. Même s’il pionce seize heures par jour derrière le rideau en plastique au fond de sa boutique… On entre, on dit bonjour, on va au frigo et on se sert ; on attrape des chips, un paquet de piles, un mars. En sortant on pose la ferraille à côté de la caisse. Le vieux Momo sort de sa sieste, il dit bonjour, il avance en traînant les babouches, il fait un signe de la main pour dire qu’il a compris.
Même si on est déjà dehors, partis pour redescendre ou remonter la rue — cinquante fois par jour minimum, Momo peut ranger tout ça dans sa caisse, le compte y est.
En revanche au monop c’est open bar. Il a beau être sur Le Boulevard, le monop n’est pas dans Le Quartier à proprement parler. On connaît bien une ou deux caissières, mais c’est pas des locales. Elles arrivent le matin en métro, le soir elles repartent en bus. Elles sont pas d’ici, et puis surtout on connaît pas leur patron.

C’est un patron de monop comme y’en a sûrement des millions. Un type qu’on connaît pas. Un costard mauve et une cravate en acrylique sur une paire de pompes à bouts carrés, le tout choisi dans une des vitrines Delaveine de la gare Saint-Lazare. Les deux costumes pour 500 balles. Comment voulez-vous respecter un patron pareil ?
Donc le monop est en libre-service. On peut s’y lâcher sans scrupules. C’est pas comme de voler quelqu’un, ça n’a rien à voir.

Un moment on avait même pensé à un slogan.

Quand t’as plus de quoi payer une clope,
(pom pom podom)
Viens donc faire un tour chez monop
(pom pom podom)

Si ça se trouve on aurait pu le proposer au patron.

Avec un truc aussi accrocheur, le petit patron du monop de la place Blanche serait sûrement devenu un super patron des monops, et puis qui sait de fil en aiguille… Une marche après l’autre, comme ça jusqu’au sommet ! Après des tas d’années à user ses pompes sur le carrelage de tous les monops de la rive droite il aurait fini tout en haut, dans des bureaux super chics, avec d’autres anciens patrons de monop ! Des comme lui, mais qu’auraient pas eu cette idée de génie pour faire exploser le chiffre d’affaires de monop, et tout le monde l’aurait respecté comme un très vieux mérou.

Il aurait eu la belle vie. Toute la journée à peloter des ex-caissières de monop devenues secrétaires, en tailleurs chemisiers et talons hauts. Dans sa BM série 5 minimum il serait venu tous les matins de Sèvres ou du Vésinet ; mais alors dans des costards à cinq mille cette fois !
Et de temps en temps il aurait repensé à ses débuts chez monop, aux vitrines poussiéreuses de la gare Saint-Lazare, aux costumes en synthétique et aux petites caissières portugaises de sa jeunesse. Quel salopard.

Malheureusement pour lui ça s’est pas fait, parce qu’on l’a jamais rencontré ; et on l’a jamais rencontré parce qu’on s’est jamais fait pécho. Le succès ça tient à rien.

***
Attention j’ai pas appris à vivre dans Le Quartier en une nuit.
En vrai ça m’a pris au moins une bonne semaine, à partir du jour où je suis arrivé.

Le lundi je me suis réveillé, j’ai levé le rideau de fer et j’ai ouvert le magasin.
La Patronne m’avait rien dit sur le lundi, alors dans le doute j’ai ouvert… De toutes façons j’étais sur place et j’avais rien d’autre à faire.

***

Lundi matin vers 14h, perché sur le tabouret derrière mon comptoir ; dans la mini-chaîne Aïwa le premier Pearl Jam tourne en mode repeat. Avec deux Nirvana un Neil Young et deux Pink Floyd c’est les seuls CD que j’ai emportés dans ma parka. Au magasin pas question d’écouter la radio, c’est que de la merde et puis on la capte pas les murs sont trop épais.

De toutes façons je vois pas comment on ferait des disques meilleurs que ceux-là.

Je feuillette le Guitariste magazine du mois d’Avril. Même si je l’ai déjà lu et relu, ça me plaît de mater les images ; paraît que Pearl Jam va sortir un deuxième album, mouais… Je parie qu’il sera moins bien que le premier, qui est une vraie tuerie. J’adore Pearl Jam, mais à mon avis ça durera pas. Pas aussi longtemps que Nirvana en tous cas.
J’écrase ma clope dans un petit gobelet de plastique blanc et je lève les yeux.

Un type est debout dans le magasin, je l’ai ni vu ni entendu entrer.

Un grand mec tout maigre, la tête enrobée d’un nuage de fumée bien épaisse, avec au milieu des yeux verts qui brillent. Les cheveux un peu plus longs que les miens, le jean déchiré tout pareil, une guitare violette dans la main.

_ Salut ! il me fait, à la cool avec un grand sourire. On sent tout de suite le type à l’aise, bien dans ses Gazelle. Un trois-feuilles planté au coin de la bouche, il s’asseoit sur l’ampli Fender près du comptoir et commence à me jacter à cent à l’heure, direct et sans filtre :

_ ‘Tin de merde j’ai un problème avec ma gratte ! J’comprends pas c’qui se passe ! Tu vois quand je fais ça… Criiing… T’entends ? Ça frise ! Tiens écoute… Criiing… Tu vois, là ! J’comprends pas je l’ai fait régler la semaine dernière et là c’est n’importe quoi, écoute !
Et criiing et criiing…

Je l’observe rallumer son pète. Il disparaît derrière un nuage de fumée lourde qui grimpe péniblement jusqu’au plafond. J’attends que le brouillard se dissipe.

_ Ah ouais t’as raison je lui fais. C’est bizarre… Fais voir une seconde ?

Il me tend sa gratte. Une sorte de fusée le truc. Une vraie guitare de tueur… Un modèle Satriani de chez Ibanez, la pelle à six mille balles. J’ai jamais touché un engin pareil. Je la prends, je la regarde et je la pose sur mes genoux, avec respect. Un type avec une guitare comme ça, c’est forcément un virtuose. Et ça la fout mal quand un client plus jeune joue mieux qu’un vendeur plus vieux, méfiance.

_ Vas-y branche-là il me dit, tu vas voir c’est un truc de dingue ça me rend ouf depuis l’autre jour !

J’attrape le câble roulé en boule, j’allume le Fender et on attend comme ça une minute que les lampes chauffent en silence.

Je plaque quatre accords au hasard, parmi la petite douzaine que je connais. Une chanson qui cartonne pas mal en ce moment. Mi, Si, Do dièse, La.
Ça sonne plutôt bien, le son est clair, aucun souci.

On se met à fredonner les premières notes. Lui tape du pied et chante un peu plus fort que moi. Un couplet, puis un autre… Je tricote comme je peux ; pendant les silences il tire sur son pétard les yeux fermés et recrache d’énormes nuages qui nous engloutissent.

J’ai toujours trouvé que la fumée du pétard avait des parfums de désert cuit par le soleil ; avec un fort arrière-goût de cactus brûlé, et ça c’est  étrange parce que j’ai jamais senti l’odeur d’un cactus qui brûle.

Je me sens bien, moi aussi je me laisse aller à chanter un peu plus fort

Under the bridge downtown…

Sans hésiter il répond

I could not get enough…

Comme ça quatre fois, puis arrive la dernière partie et cette fois on s’y met tous les deux.

Je sais pas ce qui me prend, je choisis de chanter la voix du dessous, celle qui est un peu bizarre. Et lui chante celle du dessus, celle qui est super haute et casse-gueule. Tout ça sans jamais se regarder.

Nos voix se mélangent, et du premier coup, c’est parfait.

Sans blague on dirait un orgue.

Je fais rugir les quatre derniers accords dans la réverb du Fender pendant que lui tape du pied en balançant la tête.
Pendant trente-deux mesures le temps s’arrête ; les planètes s’alignent, le Monde ralentit légèrement sa course pour trouver le bon tempo, il est midi pile à la grande horloge de l’Univers.

La chanson est terminée. Je lui tends sa gratte avec la tête du gars qui sait pas trop quoi penser. Il me regarde comme si de rien. Par la porte du magasin toujours ouverte, l’écho du Fender et des voix résonne encore dans toute la rue.

_ Ouais t’as raison. En fait faut ptet que j’apprenne à jouer, c’est ça ? Il se marre en toussant un peu.

_ Bah ptet ouais… Je souris en attrapant le pétard qu’il me tend.

***
Lui c’est Drazic. Seize piges, dont seize dans Le Quartier. Un mètre quatre-vingt trois pour moins de 60 kilos, que du nerf. Mais surtout les yeux verts et une gueule à faire littéralement s’évanouir tout ce qui marche sur deux jambes. Les nanas comme les mecs, même tarif.

On ne peut pas savoir ces choses-là à l’avance, sur qui on tombe. Y’a des gens qu’on croise, d’autres contre lesquels on se cogne, y’a même des visages qu’on traverse sans les voir, y’a de tout en réalité.

Difficile de dire lequel de nous deux vient de rencontrer l’autre. Avec Drazic on s’est comme trouvé. Évidemment on le sait pas encore, mais on est parti pour ne plus  se quitter pendant plusieurs années. Ni de jour ni de nuit. Jamais.

Faut qu’il m’apprenne tout sur Le Quartier. Qu’il me présente à tout le monde. Au marchand de fruits et légumes, au libraire, aux serveuses du Dépanneur, à la vieille folle qui tient le sauna pour hommes, à Mourad le dealer du boulevard, à tout le monde. Qui connaît qui, qui était là avant, comment s’appelait le bar avec le patron qui est en taule mais qui va bientôt sortir régler ses comptes, tout.

Et moi faut que je lui apprenne à jouer un peu de guitare, parce que là c’est vraiment pas possible.

Arth Guinness – Since 1759

IMG_0289

Dialogue de saoûls

The Temple Bar / Dublin – Cloudy, 90 percent chance of rain.

Le soir approchait, j’ai interrogé le fond de mon verre vide :

 » Arthur, Arthur… T’es là ? Y’a quelqu’un là-dedans ?

Dans la mousse blanchâtre, par-dessus l’interminable averse de violon qui grinçait en tombant du plafond, la voix a répondu un peu agacée :

_ Évidemment que je suis là… Où veux-tu que j’aille ?

Je comprenais les mots sans effort, et ce malgré un accent aux forts relents d’huîtres et de whiskey, quinze ans d’âge – et quand on se met à comprendre l’accent irlandais d’un type qui vous parle du fond d’un verre, c’est qu’on a bu juste ce qu’il fallait, ni trop ni trop peu.

_ Qu’est-ce qui t’a pris bon sang ? A quoi donc que tu pensais quand t’es allé nous pêcher cette recette ?

Je voulais savoir, j’ai le verre curieux.

_ À l’espèce, imbécile.

_ Quoi à l’espèce ? Qu’est-ce que ça veut dire à l’espèce, c’est pas une réponse ! Je te demande juste quelle sorte de vent a pu passer entre tes oreilles d’irlandish pour que tu pondes un truc pareil…

_ Personne te force à en boire, de quoi tu te plains ?

Je pouvais pas lui donner tort. C’est vrai que personne ne force personne à en boire de son machin. Seulement, faut quand même se figurer deux choses à propos de cette ville, de ce pays même. D’abord, on peut pas faire trois pas de suite sans se cogner dans un pub. Un rouge, un noir, un vert… (y’a aussi des rouges et noirs, des noirs et verts, des tout-dorés avec un peu de bleu qui fait joli, et j’en ai même vu un qu’était rouge vert bleu noir et doré tout en même temps, mais heureusement celui-là je l’ai vu de loin, je m’y suis pas cogné, ah mais !)

J’ai fait signe au barman. Il m’a regardé dans le verre vide, s’est radiné jusqu’à moi en glissant sur la moquette, et dans le même geste il a fait disparaître Arthur, lancé un paquet de chips au vinaigre par-dessus ma tête, grommelé un mot en gaelic, attrapé une pinte sèche, tiré sur la bobinette magique, posé une pinte pleine devant moi, attrapé ma monnaie et puis il est reparti, toujours en silence sur la moquette.

Et je me suis replongé dans mon verre qui cette fois était plein.

Plein d’un demi-litre d’un jus de pluie plus noir que la nuit elle-même. De l’eau, des briques, du charbon. Là voilà la recette.

Personne ne force personne, je le répète – j’ai le verre qui répète plusieurs fois la même chose, n’empêche… Je suis arrivé par le Guinness International Airport, j’ai pris un taxi jusqu’au Guinness-Hôtel, d’ailleurs ça m’a pas coûté cher (un billet de vingt Guinness). Sur la route le chauffeur écoutait Guinness-FM, et puis je suis descendu à l’adresse que je lui avais donné. Au 26, Guinness Street. C’est en plein dans le centre-ville, mais on l’appelle aussi Guinness District si on veut.

De mon breakfast, j’ai bien aimé les whiskey saucisses, mais j’ai pas touché au Guinness Bread, j’ai trouvé que ça avait une drôle de tête pour du pain.

Ensuite, l’horloge a sonné midi. Midi, c’est quand les deux aiguilles de la pendule sont pile au milieu du mot Guinness, impossible de se tromper.

Là-dessus le temps a passé pendant que je visitais les principaux monuments de la ville. D’abord le Guinness College, et puis le Guinness Bridge, une sorte de passerelle qui ressemble à notre Pont des Arts, sauf que lui il passe au-dessus de la Guinness River, parce qu’à Dublin, ils n’ont pas la Seine, mais ça je m’en doutais un peu. Environ quatre Guinness plus tard, l’horloge a sonné l’heure que tout le monde attendait : Guinness Time, et je me suis retrouvé assis là, au fond de la salle de Temple bar, à siroter vous-savez-quoi, c’est peut-être plus très utile de le préciser maintenant.

Dans le fond d’un nouveau verre vide, j’ai repris mon interrogatoire :

_ Arthur ! J’y comprends rien à ton charabia… Qu’est-ce que  ça veut dire à l’espèce ?

La voix mousseuse a continué, cette fois sur un ton plus las, avec une goutte de tristesse et trois centilitres de dépit :

_ Écoute… toi, t’es pas d’ici qu’il m’a fait…

_ Non, c’est vrai, je suis de Pa…

_ On s’en fout d’où tu viens, c’est pas la question ! Alors t’écoutes où tu causes ?

J’ai baissé les épaules, j’osais plus rien dire. J’ai préféré écouter.

_ L’irlandais est timide, c’est de là que vient tout son malheur… De ça et des irlandaises… Mais ça t’a déjà du le remarquer malin comme t’es.

Le pauvre Arthur. Je sentais comme un arrière-goût amer dans sa voix. J’avais presque pitié. Et quand j’ai pitié, souvent ça me donne soif, mais là quand même je me suis retenu. A l’étranger, faut se tenir, c’est la moindre des choses.

_ Arf… Les irlandaises.

J’ai levé les yeux, tourné un peu la tête alentour, pour me faire une idée de là où il voulait en venir.

_ Y’a pas un pays au monde, pas UN PAYS T’ENTENDS… Qui puisse se vanter d’avoir des filles aussi laides que les nôtres… Et me dis pas que t’avais pas remarqué hein… Je te croirai pas. Alors, voilà…

_ Voilà… Voilà quoi ?

L’espèce bordel ! Si j’avais pas eu cette idée-là, y’a longtemps que mon espèce se serait éteinte ! Si j’avais pas remplacé l’eau courante par ce que j’ai fini par appeler la Stout… Et puis de fil en aiguille, on n’a gardé que mon nom et c’est devenu la Guinness, mais passons. Sans Elle, comment veux-tu que les p’tits gars du coin aient jamais trouvé le courage d’aller se frotter à leurs femmes ? Non mais regarde-nous ! Nous autres, les timides, avec des barriques à la place du bide, des oreilles paraboliques et des tâches de rousseur à des endroits dont t’as même pas idée ! A trimer sous trois cent cinquante jours de pluie par an pour tondre des moutons et bouffer des patates ! Si en plus de ça, il avait fallu rentrer à jeûn et se retrouver à caresser les poneys que le ciel nous a donnés à épouser, y’a longtemps qu’on aurait disparu… Alors voilà, t’es content ? Tu l’as ta carte postale, non ?

_ Ici les hommes boivent pour oublier qu’ils sont timides, comme partout. Mais comme les femmes en ont vite eu assez de les voir rentrer saoûls, elles se sont mises à boire elles aussi. Un peu pour oublier leur reflet, un peu pour oublier nos gueules à nous, un peu pour tout… Mais ce que t’as pas vu avec tes grands yeux aveugles, c’est qu’ici, si tout le monde boit, les hommes les femmes – et les poneys, c’est surtout parce que les gens ont envie d’être ensemble. Et tu sais pourquoi ils vont au pub main dans la main, les maris les femmes, les amis, les frères et soeurs, et les vieux assis derrière toi ?

_ Non j’ai dit… J’en menais plus très large dans ma veste en tweed.

_ Parce que les gens de mon espèce sont comme ça… Ils ne peuvent pas s’empêcher de s’aimer, eux ! Turasòireachta ! « 

La République des naufrages

La République des naufrages

Miami Beach, 10:am – 29°C – Taux d’alcool dans l’air, 65%

Ce matin à l’angle de Lincoln & Collins, y’avait ce type qui protestait. Tout seul, debout au carrefour. La cinquantaine musclée, moulée dans un short de bain et un t-shirt au ras du nombril. Vu de près, même son nombril était musclé au gars.

Un panneau dans chaque main, bien vissé dans le trottoir, sous le soleil blanc. Toutes les trente secondes la circulation s’interrompait puis reprenait, paresseuse et molle ; et à chaque fois que les bagnoles redémarraient, le type s’agitait comme un dément en remuant ses panneaux sous le nez des conducteurs. Comme ça d’un  coup le type se mettait à faire des grands moulinets avec ses panneaux, évitant les capots de justesse, frôlant la mort comme un torero. Une corrida mécanique, j’en avais jamais vu. J’ai décidé de rester un peu, à me réjouir du spectacle.

Une voiture sur deux le type se mettait à hurler.

FREEDOM ! qu’il criait. Une fois, deux fois, et puis la circulation s’arrêtait, le type reposait ses panneaux et se taisait, comme si de rien.

Sur le premier panneau on pouvait lire « Italian mafia kills freedom », et j’avoue que sur le coup son message m’a pas fait un gros effet. Sur le second, le slogan était déjà plus ambitieux, peint en grosses lettres rouge : « V for Victory ».

De là où j’étais, je ne trouvais aucune raison de ne pas être d’accord avec lui, si bien qu’après être resté là à fumer un peu, je me suis senti l’âme chevaleresque et légère. Porté par un élan d’humanité parfaitement inattendu, j’ai traversé l’avenue et je suis allé me présenter au type.

Sous la couche de nuages, l’atmosphère n’était pas vraiment humide. Pour être tout à fait précis, on flottait dans une solution à base de rhum et d’air liquide. South Beach ça sert surtout à ça, à ne plus faire la différence entre la pluie, le gasoil, l’alcool et la sueur.

Le type s’appelait Sean – on dit Cheun . De Philadelphie, c’est une autre ville, quelque part en haut de la carte, aucun intérêt sauf qu’il avait l’air d’y tenir vu qu’il en venait.

Je lui ai mimé d’où moi j’étais. Paris, le Louvre, Montmartre tout ça. Je crois pas qu’il ait compris… En vrai le type s’en foutait, mais il était gentil quand même.

Il m’a endormi au sirop dans sa langue natale pendant un bon quart d’heure, et comme je me débattais pas très fort, il est allé fouiller dans son sac de plage, a sorti un troisième panneau en carton et me l’a collé entre les mains en m’invitant à faire comme lui. J’ai fait comme lui, je suis pas le type compliqué.

Je me suis mis à guetter le va-et-vient de la circulation et j’ai vite pris le tempo. Vert je hurle, rouge je me tais. Vert je hurle, rouge je me tais. Ça y était ! J’avais rejoint la grande famille des activistes, des mécontents, des révolutionnaires, des prophètes ! Moi aussi je secouais mon panneau bien en vue à la face des gorets du volant, avec à chaque fois plus de rage, plus de voix et de grogne dans le regard.

J’étais Martin Luther King ! Malcolm X !  Angela Davis ! Je criais enfin ma colère, je disais non, je m’opposais ! Pour la première fois de ma vie, je me sentais noir. Entre nous pas de quoi en faire une histoire. Être noir dans ce pays c’est plutôt cool, si ça ne dure pas trop longtemps.

Après quelques pépiements timides, ma voix s’envola par-dessus les blocs art-déco, fissurant le plâtre et la peinture pastel comme un tremblement de terre :   FREEDOM !

En traversant la rue j’avais rejoint la révolution, j’étais dans le camp des héros, des dissidents, de ceux qu’on ne trouve qu’en Amérique c’était moi sur le trottoir !

Non au Viêt-nam ! Non à l’Irak ! la CIA, le 11 septembre ! Les droits civiques, JFK, les OGM, Wall Street ! Contre la surpêche ! Pour les baleines, les dauphins, les abeilles ! Le droit des femmes, des gays, des nains, le statut des chiens d’aveugle ! Je hurlais tant que je pouvais et j’en avais sous la pédale ! Pensez donc, quarante ans à garder tout ça en dedans… Enfin j’explosais !

Je commençais à me sentir bien, vraiment bien, droit dans mes convictions et tout quand la voiture de police s’est garée juste devant moi.

Deux uniformes repassés, cols amidonnés, mâchoires et cheveux au carré. Ray-ban miroir, pli au milieu du pantalon, souliers et matraques vernies. Pendant une seconde j’ai cherché une caméra quelque part, tellement je me serais cru dans un docu de Michael Moore.

Comme personne ne criait Coupez ! J’ai souri à l’américaine et j’ai lancé un  » Aille  » aux deux casquettes qui s’approchaient. Pas de texte, j’allais devoir improviser, à la Pacino.

Dans mon dos je pouvais pas voir Sean, c’est en me retournant que je l’ai chopé en train de ranger ses pancartes dans le coffre d’une vieille Honda vert-moisi. L’enflure se tirait  en douce !

Pas le temps de sortir mon passeport, et me voilà assis à l’arrière de la Chevrolet pie, les pinces aux poignets comme un clandé chicanos dépeceur de retraité. Ils avaient aussi embarqué ma pancarte, posée bien en évidence sur la banquette arrière. Sur le panneau, trois mots seulement, dessinés en grosses lettres rose : Cops are Gay. Merci Sean.

Au Poste Central, je me suis expliqué.

_ Mais non, enfin si, j’ai rien contre… j’adore les pédés, les gays ! Les homo… sexuels quoi, ‘fin les gens comme vous… Seur… M’sieur l’agent !

Et puis y’a des gens très bien chez les… enfin qui le sont quoi, c’est même une majorité ! Mais oui, mais oui Monsieur le commissaire ! Tenez, Freddy Mercury par exemple, bon eh ben j’ai toujours adoré Queen ! It’s a kind of magic… Et Duke Ellington alors ? Pédé et noir ! Non mais quelle classe, oui homo, pas pédé, d’accord j’ai compris. Gay ! Gay on a le droit ? Ah, bien… Et Cary Grant, Oscar Wilde, Charlie Chaplin… Hein ? Pas Chaplin ? Vous z’êtes sûrs ? Ah pourtant j’aurais juré

 

À la place des Donuts, les deux tourtereaux carburaient aux protéines de taureau enrichies. Une espèce de semoule vendu en seaux de dix litres, avec dans le seau un doseur en plastique – comme les antibiotiques, mais pour les chevaux. Le ventilateur remuait doucement un parfum d’after-shave. La rue somnolait derrière les lattes du store, l’atmosphère se détendait gentiment. Mon sourire commençait à me faire un peu mal aux joues mais je sentais que ma cote remontait en flèche pendant qu’ils vérifiaient mon passeport, mon adresse, mon compte en banque, mes empreintes, mon groupe sanguin, la routine.

Par chance, j’ai toujours eu la cote avec les mecs – ça le fait à beaucoup de mecs justement, c’est assez mal foutu en réalité. Il aurait peut-être suffi de pas grand-chose pour que j’y trouve mon bonheur après tout, seulement ça s’est pas trouvé comme ça, là.

C’est quand même terrible ce besoin de savoir si on est pour ou contre ! Pro ou anti, à gauche ou à droite, surtout quand on en arrive à des sujets qui nous en touchent une sans faire bouger l’autre. Sans blague !

C’est ma faute à moi si j’ai jamais bandé en pensant à un cul avec une paire de baloches accrochées dessous ? Paraît que c’est parce que je manque d’imagination… Je dis pas le contraire ! Les crevettes grises, je les mange avec la tête, ça prouve bien que j’ai l’esprit ouvert, non ? Mon problème en fin de compte, c’est d’avoir l’esprit plus ouvert que le rectum… Pas ma veine, mais tant pis.

Quand ils m’ont relâché les flics m’ont demandé si j’avais besoin d’un lift. J’ai dit d’accord, à condition qu’ils me déposent au Dead End’s, sur Ocean Drive. Ils ont obtempéré sans faire d’histoires. Ce que c’est que le service à l’américaine.

Après un temps à reluquer la toute nouvelle collection de chez Mammifères & Co qui défilait sur les trottoirs, je leur ai fait remarquer que si on s’activait pas un peu, j’allais être en retard. Avec les travaux et l’empilage de Ferrari garée devant la boutique Versace & Grabbana, on s’est vite trouvé bloqués à la hauteur du Chesterfield. Sur la terrasse de l’hôtel, des petits groupes d’étudiants fluos descendaient leur premier litre de margarita glacée, avachis dans des canapés style colonial. Les filles ouvraient naturellement leurs cuisses bronzées pour se rafraîchir au ventilateur, les garçons exhibaient leurs pectoraux gonflés comme des mamelles. Un hôtel comme les autres, un matin comme les autres, à Miami Beach.

Le flic au volant a regardé sa montre et s’est mis à jacter en amerloque à son équipier. Là dessus il a déboîté à toute blinde en allumant la sirène et le gyro, la totale. Quatre litres et demi brûlés en moins d’une seconde !

Les deux gorilles devaient être drôlement pressé d’aller se faire traire les pis quelque part, parce qu’on a enchaîné l’avenue à fond de V8. Et merde au pic pétrolier.

Devant le Dead End’s ils ont ralenti un peu pour que que je puisse sauter, ce que j’ai fait, et j’ai déboulé au comptoir à midi moins une. Il s’en est fallu d’un rien pour que je rate l’ happy hour.

Ç’aurait été un vrai coup dur parce qu’alors j’aurais probablement jamais rencontré Woody.

Woody. Comment dire… Plutôt que d’en dessiner le portrait (compliqué, pour des raisons que je raconterai) je dirai juste ça : Woody c’est exactement le genre de type qu’on est content d’avoir dans son équipe après la fin du Monde. Surtout qu’à mieux le connaître, on s’aperçoit que c’est probablement lui qui l’a provoquée, juste pour se marrer un peu.

***

Perché sur son tabouret, seul au comptoir, Woody pataugeait allègrement entre les melons de la serveuse. Une croate. Monica ? Sylvia ? Ou Rafaela. Non Svetlana. Bref, un morceau ! Une bouche gonflée au gloss, des seins en obus anti-char, du genre qui restent ferme même dans les virages, le tout posé sur un cul moulé dans un jean cousu à même le bronzage. Le modèle barbie-quadra-exotique. Le jouet qui a déjà bien servi mais qui donne encore des idées de jeux. Sûrement grand-mère, et bien surprise d’en être arrivée là, à se faire reluquer le train par des Woody en short écossais et des touristes paumés dans mon genre ; avec ce petit accent d’Europe de l’Est carrément pousse-au-crime, une sainte patronne des call-girl recyclées… L’Amérique qu’on a envie de visiter. Je me suis posé sur le tabouret d’à coté. Nonchalant, le chapeau de paille posé en biais sur mes Persol, j’ai allumé un cigarillo en toussant.Dans son maillot crasseux de Man United, Woody ne se donnait pas autant de mal que moi pour faire couleur locale. Il s’en foutait royalement.

Avec le décalage horaire, on se retrouve à picoler drôlement tôt si on veut pas rater les matches de Premier League, mais bon on n’a pas le choix.

Sur l’écran géant au-dessus du comptoir, Liverpool se démerdait vraiment pas mal, là-bas au pays… A la neuvième minute, Gerrard déposait un centre millimétré sur la tête de Suarez. De Gea était battu, ça faisait 1-0 et je lançais un petit cri –  Wouhou !! Ridicule.

C’est là que Woody m’a remarqué. Il a tourné la tête vers moi, a tordu la bouche pour me faire un sourire, m’a scruté de bas en haut et m’a lancé, amical :

_ R’u a fucking scouser mate ?! (un Scouser c’est un type de Liverpool, ndA)

Je pourrais perdre un temps fou à expliquer tout ce que contenait cette phrase, alors disons simplement qu’elle nous a rapprochés, Woody et moi, comme aucune formule de politesse n’aurait pu le faire. Ça suffira.

Quand ensuite Woody a appris qu’en fait de Scouser, j’étais surtout français, il a tout de suite enchaîné sur les seuls mots qu’il connaissait dans la langue de Platini, et notre amitié est devenue beaucoup plus franche, limpide même.

_ Suce ma bite !! Qu’il m’a fait avec un grand sourire bleu sous ses yeux qui clignotaient.

Là on était potes, définitivement.

Pendant que la serveuse (Sylvana, Claudia, Amanda ?) faisait trottiner sa croupe d’un mojito à l’autre, Woody s’est mis à me parler du Bazooka Music Festival.

Trois jours et trois nuits de baston électronique ininterrompue. Des didgés fameux ! Des pastilles à sucer ! De la friture, des sauces, de la bière à volonté, un demi-million de Watts et puis alors des culs, des culs des culs ! Des culs à ne plus savoir où donner de la tête. En tous cas c’est ce que promettait le tract que me montrait Woody en tirant la langue. Un sacré bon plan son affaire !

C’est pour le Bazooka Music Festival que Woody avait économisé tout ce temps sur sa paie de magasinier. J’ai trouvé ça très raisonnable.

Dans le bus qui l’amenait, Woody s’était assis un peu trop près d’un troupeau de mélomanes sauvages. Des comme lui, à la différence que Woody n’aimait pas les écossais. La discussion avait fini par frotter un peu, on l’avait fait descendre du car et finir à pieds. Dans la conversation son maillot s’était déchiré ; sa joue avait râpé le trottoir, maculant au passage son short à carreaux d’un sang rouge vif qui avait vite coagulé en tâches marrons.

Woody me parlait, et moi je le regardais. Plus je le regardais, plus il me plaisait et plus je pensais aux gueules cassées de la grande guerre. Des photos de tronches défoncées vues dans un livre. La mâchoire de travers, le nez en dedans, mais ces yeux ! Des yeux bleus couleur panneau d’autoroute de chez nous, parce qu’ici les panneaux sont verts, c’est pour ça que tout le monde se perd. Des yeux dont on se méfierait presque tellement ils sont bleus à en avoir l’air faux. Et puis qui vous transpercent en souriant si bien qu’on se sent comme à poil et bien gêné à chaque fois qu’il faut replonger dedans pour rendre le regard.

On est resté là un petit moment, le temps d’écluser quelques pintes de bière light en rêvassant, bercés par le roulis des melons de Suzanna (Michaëla) derrière le comptoir. C’est un truc chouette dans ce pays, une vraie valeur ajoutée : les serveuses ne vous tirent pas dessus sous prétexte qu’on les mate un peu fort en picolant. Talons hauts, rouge à lèvres, ongles vernis, chignons serrés et nuque dégagée. Elles connaissent leur job !

En général je préfère Paris. Pour tout. Mais là… J’ai croisé pas mal de parisiennes qui feraient bien d’en prendre de la graine. Surtout les jeunes. Mais non… La parisienne passe une moitié de son temps à tirer sur son pull, pour cacher le cul qu’elle a bien pris soin de mouler dans son collant (ah ok c’est un pantalon) et l’autre moitié à vérifier qu’on le regarde quand même – son cul, le tout en imitant la tronche malade de Kate Moss. Être parisien y’a des fois.

On en était aux arrêts de jeu – Liverpool menait toujours, une vraie promenade, quand Woody m’a tapé sur l’épaule et s’est tiré. On s’est dit à demain même heure et il a disparu au milieu de la mêlée d’Ocean Drive. Un troupeau de femelles en mini-shorts avait envahi la terrasse et commençait à faire du bruit autour de l’apéro.

Pas complexées les filles dans ce pays. Le bourrelet tout en fierté ! Ça déborde, ça se répand, ça coule en vagues molles sur des talons de quinze centimètres, et c’est content ! Ça s’asseoit par groupes de quatre autour de margaritas géantes et ça se gigote doucement la couenne en prenant des selfies.

En comparaison, c’est pas compliqué d’avoir de l’allure.

***

Le jour suivant, au même endroit.

A midi pile la serveuse (Ivana), annonce l’happy hour dans un petit pas de stripeuse expérimentée. Elle lève les bras, fait rebondir ses seins sous son menton, se cambre comme une jument de trot et ouvre grand la bouche pour recevoir nos offrandes de dollars… On monte le volume du boum-boum ; le soleil est haut, la terrasse rafraîchie par un brumisateur, les clients légèrement plus bronzés que la veille.

Cette obsession de prendre des couleurs, de cuire sa viande du mieux possible.

J’ai jamais compris, j’ai toujours préféré rester cru.

Quand Woody débarque, il fonce droit sur moi en souriant comme un taureau qui charge. On s’assied face au base-ball et on trinque. Sur l’écran géant la toute nouvelle Chevrolet sort des flammes, plus massive, plus imposante, et bien moins chère que celle de l’an dernier ! Incroyables ces américains. Ce talent inouï qu’ils ont de se projeter dans un avenir meilleur qui vous laisse sur place, paralysé dans le présent comme un déchet enfoui sous une montagne d’autres déchets. Cette puissance d’anéantir le temps, de conquérir l’espace à grands renforts de monstres mécaniques climatisés.

La Chevrolet 2016 dompte les flammes de l’enfer, avale le far-west, soumet les volcans, transperce les rocheuses, avant de finir sa course devant une école primaire, impeccablement vernie. Après ça une petite famille aux dents blanches grimpe dans le ventre du monstre noir et s’en va repousser les limites du rêve américain, toujours plus loin, toujours plus vite, jusqu’aux confins de la zone commerciale, là où fleurissent les pavillons et les pelouses au carré.

L’enfer annihilé, les flammes se transforment en un gigantesque panneau clignotant au bord d’une route sauvage. La caméra nous offre un panoramique lent, à la fois sur le paysage et sur le bolide, en légère contre-plongée pour magnifier encore cette merveille automobile. 14999.99 $. Payable en cinq ans, et à taux zéro… Mieux ! On vous offre mille dollars en cash pour peu que vous vous donniez simplement la peine de courir l’acheter… Comme ça ! Pour vous récompenser de l’effort, vous féliciter d’avoir choisi Chevrolet.

Moi aussi si j’avais voulu ! Il aurait suffi que je me présente chez le concessionnaire, à cent mètres de là… Rien dans les poches ? Aucun problème ! Je repartais au volant d’un tonnerre mécanique ronflant, avec mille dollars coincés dans le chapeau et une furieuse envie de tout détruire sur mon passage ! Si ça c’est pas du commerce équitable… On dira ce qu’on voudra, l’Amérique sait parler aux hommes.

_ La Chevrolet 2016 est déjà sortie ?! J’ai fait à Woody.

On n’était pas encore au mois d’avril de l’année d’avant.

Il a souri en secouant la tête, mais j’ai bien vu que le coup des mille dollars ça le faisait réfléchir aussi. Sûr qu’avec un bijou comme celui-là et une liasse de billets de cinquante dans la poche arrière, Woody aurait fait grosse impression au Bazooka Festival. En tous cas, meilleure impression que la veille.

J’ai hésité un peu et puis finalement je lui ai demandé. On était au deuxième jour du Festival et déjà Woody avait la dégaine d’un type qui vient d’embrasser un bus lancé à pleine vitesse.

Le short déchiré à mi-cuisse, le genou gauche passé dans un hachoir à viande, un pansement crasseux sur l’oreille, une croûte violacée qui finissait de sécher sur son nez.

_ Bollocks ! il a lâché en se marrant.

Il a essuyé ses mains sur son maillot et m’a montré ses phalanges écorchées. Des petits morceaux de peau pendaient entre ses doigts gonflés. Pendant qu’il me racontait sa nuit, je suivais la piste de ses stigmates comme on regarde les images d’un livre illustré. Dans un sens c’était assez pratique pour comprendre l’histoire.

La veille.

Arrivé au Bazooka Festival, Woody s’était rapidement fait des potes, là sur le parking de la Bud Arena. D’abord quelques amies, des filles du Texas, et puis très rapidement les copains de ses nouvelles copines avaient débarqué. Dans la mêlée du Bazooka dancefloor, il avait d’abord eu bonne mine, surtout grâce à ses yeux turquoise. Et puis le buvard lui est monté au crâne d’un seul coup, et ses yeux ont changé de couleur. Ils sont d’abord devenus violets, avec du jaune au milieu et du vert tout autour, mais ça n’a pas duré. En moins de deux il avait les yeux rouges d’un lapin reproducteur qu’on a lâché dans un clapier de femelles, il a commencé à mettre ses mains n’importe où.

Normalement c’est comme ça qu’on fait dans la Nature, je suis au courant – je suis comme Woody, seulement ici c’est pas des choses qui se font.

On le répètera jamais assez les gars : c’est pas parce que les gonzesses dansent en tortillant du string et en se faisant lécher les bottes qu’elles ont envie qu’on les attrape ! On pourrait croire que… Mais bas les pattes !

Ce qu’elles veulent c’est transpirer ! Que ça brille, que ça glisse ! Simuler des orgasmes de foire en prenant des douches de bières tièdes qu’elles prennent pour du champagne, se frotter aux braguettes, se caresser à la sauce MTV, s’attraper par les cheveux et se fourrer des langues percées, mais rien qu’entre elles, c’est tout ! C’est bien innocent tout ça, c’est bien jeune !

Woody c’est un type d’un autre temps. Il vient d’un village, juste après la banlieue de Manchester, alors les subtilités nuptiales du nouveau millénaire, vous pensez…

Le Texas lui est tombé dessus au moment où il avait les deux mains dans un mini-short en latex qui n’était pas à lui.

Les boyfriends n’attendaient que ça : d’attraper un Woody pas trop au courant des usages du coin. Quatre cultivateurs de pétrole l’ont vite encerclé ; mais mon Woody s’est pas dégonflé, c’est un anglais. À ce moment-là il avait le choix, il pouvait :

– S’excuser en prétextant un abus d’alcool et d’autres trucs.
– S’excuser en payant sa tournée avant d’aller tenter sa chance un peu plus loin.

– Ne pas s’excuser.

Je ne sais pas si c’est sous ma modeste influence – oui parce que je lui avais appris tout un tas de nouvelles expressions françaises dans l’après-midi, mais quand le premier texan lui a mis la main sur l’épaule, Woody s’est tout de suite dégagé, a fait les gros yeux rouges et il est revenu aux fondamentaux, en français d’instinct :

_ Suce ma bite ! qu’il a fait aux texans.

La suite est assez classique. Un crochet raté, deux crochets qui touchent. L’espace d’un instant, une petite clairière se forme sur la piste de danse. La musique continue, et boum et boum… Deux molosses huilés de la sécurité-en-short s’en mêlent, on attrape mon Woody, il se débat puis se calme rapidement. On le pousse à l’écart, derrière eux la danse reprend ses droits aussitôt.

Dés qu’il a les mains libres, il en remet une, non deux ! Et qui cognent ! La sécurité est débordée, talkie-walkie, du renfort !

On éjecte tout le monde. Woody et les texans ! Allez hop ! Sur le parking, un coup de lacrymo, le nuage se disperse… Woody se frotte les yeux, il est dehors, seul avec quatre cow-boys à qui on vient d’interdire de rentrer dans l’arène.

Il est même pas 20h… À soixante-quinze dollars le ticket, les texans l’ont mauvaise.

L’un d’entre eux va chercher la Chevrolet (modèle2013, autant dire une caisse de collection) pendant que les autres se relaient pour surveiller Woody, qui n’y est plus du tout.

Il commence à piquer du zen à cause des mélanges, il a fait un bon premier round mais il tiendra pas la distance. Les bouseux en profitent. On l’accroche par un pied au pare-buffle arrière – c’est costaud ces camions-là, et on le traîne sur la moitié d’Ocean Drive en passant par la plage, c’est-à-dire trois kilomètres à bouffer du sable. Ça c’est une spécialité locale qui remonte aux esclaves, un truc à eux qu’on n’a pas connu par chez nous. Une tradition, une culture.

Quand il se réveille, Woody a un peu mal au crâne.

Il rampe jusqu’au poste de secours, à deux pas de la plage. On lui fait un pansement, on l’asperge d’antiseptique et on le fout dehors.

Là, il respire un grand coup, hume le parfum des palmiers et de l’océan dans la nuit. Les néons sont encore allumés, même si le jour n’est pas loin. Woody se retourne et miracle ! Le Breakwater est juste là ! Les bouseux l’ont jeté pile devant son hôtel !

À cette heure-ci le boum-boum se fait plus feutré, mais il est toujours là, qui agonise sans jamais mourir. Sur la terrasse du Breakwater, une petite terrasse bien jolie avec des fauteuils en rotin et des bougies électriques sur les tables, il reste un groupe de mélomanes langoureux qui s’achèvent au mojito, en souplesse.

Woody remet son short déchiré dans le bon sens, réajuste son maillot crasseux histoire de retrouver un petit air de Cantona, et s’en va entreprendre le groupe de demoiselles qui se prélasse juste en-dessous de sa chambre, sur le perron de l’hôtel.

Les couleurs d’Ocean Drive bavent un peu. Le ressac lointain se mêle aux nappes ambient-house. Les premiers joggers courent après leurs chiens, le ciel rosit doucement. Le bar du Breakwater est encore ouvert.

***

Pendant les quelques jours qui ont suivi, je n’ai pas vu Woody.

J’ai traîné mon costard d’un hôtel à l’autre, éclusé méthodiquement tous les bars de la Plage dans l’espoir de tomber sur lui, sans résultat.

Et le vendredi est arrivé.

C’est en fin de semaine que la Plage donne vraiment tout ce qu’elle a.

De paisible bordel familial à ciel ouvert, elle se transforme en gigantesque parc d’attractions pour pornographes alcooliques.

Les bars reçoivent des renforts de serveuses venues de tous les pays du monde libre.

Des régiments de videurs et de danseuses prennent position aux endroits stratégiques. On recharge les fûts, on affûte les coupe-citron.

Pendant quarante-huit heures, l’happy hour ne s’arrête plus, jamais.

L’aube du vendredi annonce le déclenchement de la guérilla du week-end.

Nouveau jeu nouvelles règles : à partir de maintenant il n’y a plus qu’une seule loi : Buy one, get one free !  (un acheté, un offert).

 ***

Comme je me doutais qu’un tel appât ne laisserait pas Woody indifférent, j’ai décidé de m’installer confortablement au comptoir du Dead End’s et d’attendre. Comme la veille d’ailleurs, et aussi les jours d’avant.

Désormais les pintes m’arrivaient systématiquement par deux, si bien qu’au bout d’une heure j’avais perdu tout sentiment d’impatience ou d’inquiétude. Sur le trottoir brûlant, un flot ininterrompu de chair humaine coulait paisiblement. La crue du week-end envahissait la Plage de son flot irrésistible, à la fois puissant et paresseux. Muscles saillants, ventres mous, nibards à l’hélium.

Miami est le seul endroit du monde où les gonzesses portent un soutif non pas pour empêcher leurs seins de tomber, mais pour les empêcher de s’envoler.

Cette année la mode se porte haute et courte. Lèvres pailletées, escarpins diamant, maillots échancrés jusque sous les épaules, tatouages minute derrière l’oreille. De temps à autre, un couple de sexagénaires polonais suscite la curiosité des regards, habillés qu’ils sont des pieds à la tête, mais dans l’ensemble on a de quoi se rincer l’oeil, et pour pas cher. Participant à cette célébration collective, j’ai poussé le vice jusqu’à défaire le bouton haut de ma chemise, offrant à la vue de tous le col blanc de mon débardeur. Obscène.

J’en étais à ma cinquième Carlsberg (x2) quand Woody a déboulé, sorti de nulle part, boîtant sur une béquille rafistolée de scotch.

Je l’ai regardé négocier son approche, entamer un virage à gauche, rétablir à droite en douceur, il souriait comme jamais on n’avait souri avec si peu de dents.

Il a claudiqué jusqu’au comptoir, zig-zaguant entre les serveurs sans les calculer, et puis il s’est écroulé sur le tabouret d’à côté. Même pas trois heures à l’attendre, inutile d’en parler, une perte de temps.

Sous ses pansements, Woody n’avait presque plus de visage. Un oeil définitivement fermé, l’autre battant la mesure dans le brouillard, borgne comme un phare.

Il portait toujours le même short, ou plutôt ce qu’il en restait. Les mains bandées comme celles d’un boxeur, le pied gauche couvert d’un plâtre informe ; le col de son maillot pendouillait, arraché et souillé par un mélange de fluides difficiles à identifier.

Le festival battait son plein, Woody était aux anges.

Je n’ai pas cherché à savoir à quels jeux il avait joué depuis la dernière fois, ni sur quels camarades il était tombé. Je me suis contenté de le regarder qui souriait en portant une pinte fraîche à ses lèvres tuméfiées.

Woody vient d’un autre temps, d’un univers parallèlle comme on dit – sauf qu’à mieux le connaître, à observer l’application méthodique que le monde entier semble mettre à lui casser la gueule, j’opterais plutôt pour un univers perpendiculaire. Imaginez une galaxie lointaine (très lointaine) entrant en collision avec la nôtre à la vitesse d’une balle de fusil par exemple. Maintenant imaginez le point, la région précise où ces deux galaxies se percutent. Explosion d’hydrogène, soleils en fusion, énergie pure en liberté quantique, onde de choc nucléaire… Eh bien c’est exactement là que Woody planterait sa tente pour les vacances.

J’éprouve une admiration fascinée pour les spécimens de son espèce. Une tendresse affectueuse mêlée d’envie et d’un peu de crainte. Ça fait beaucoup de choses à dire. C’est sans doute pour ça que le ciel nous a fait des yeux ; pour qu’on apprenne à se taire.

Et aussi un peu pour les gros seins de Katarina, c’est vrai.

Quand sont arrivées les danseuses, l’oeil de Woody – rouge autour, bleu au milieu, s’est mis à crépiter d’un nouvel éclat, roulant et tournoyant dans tous les sens, arrosant la salle de gerbes d’étincelles comme un feu de bengale dans le virage Auteuil.

Je dis les danseuses… Faut bien rester poli. Mais vous auriez vu les engins !

Dés que le spectacle a commencé, rien qu’à regarder Woody rebondir sur son tabouret j’ai eu le sentiment qu’un truc moche se préparait.

Les américaines font pas toujours dans le raffiné, c’est vrai, mais elles font dans l’efficace, ça faut leur reconnaître. En fait de spectacle, les deux petites biches latino ont grimpé sur le podium au milieu de la salle, agrippé la barre métallique plantée dans le plafond et on est tous parti pour le rodéo !

Jetées de jambes, talons en l’air, doubles vrilles en cambrure, et vas-y que je m’accroupis, que je me relève en me caressant l’entre-cuisse, que je fais tournoyer ma langue, que je me pelote le bikini en gonflant les poumons ! Deux poupées parfaitement identiques, synchronisées sur un boum-boum de plus en plus féroce. Les bottes jusqu’aux cuisses, le string en lame de rasoir par-dessus le collant résille, les fesses dessinées au compas… Et que je t’appelle du bout des ongles, des faux-cils, que je frémis sous des mains invisibles !

À la table devant le podium, la petite famille Chevrolet se détend gentiment en profitant du spectacle. Jennifer, la mère qui fait semblant que tout est normal, Michael le père qui fait semblant qu’on ne lui fait pas, pas à lui ! Et le mioche Dylan qui ne sait pas encore comment faire semblant de regarder ailleurs et qui s’en fout plein les yeux tout en jetant des coups d’oeil curieux à sa mère.

Quand je pense qu’à son âge, on me faisait le coup du magicien qui gonfle des ballons dans les allées du jardin d’acclimatation.

Woody lui ne fait pas semblant, de rien. Il se laisse violer le cortex et il en redemande !

Sa béquille trépigne, il sautille sur place au rythme du boum-boum. Un petit filet blanc séché au coin de la bouche, il se jette des pintes (x2) au fond du gosier sans prendre le temps de respirer.

Accrochées à la barre, les deux biches ont fini de faire chauffer le moteur, elles passent aux choses sérieuses… Elles s’enroulent l’une autour de l’autre dans un pas de deux impeccable, lancent leurs chevelures et leurs chutes de rein en arrière, repartent en avant, se fessent pour de faux en lançant des oeillades aux nouveaux clients qui débarquent en youhoulant comme des coyotes.

Les deux brunettes sont au point. Sûrement des étudiantes, peut-être des filles de réfugiés cubains. La deuxième ou la troisième génération ; issue de parents qui ont fui le régime de Fidel pour le pays de la liberté ! La liberté de voir leurs filles se caresser le rêve américain pour payer des études qu’elles ne feront pas – on peut pas être à la messe et au bordel.

Le Pub s’est rempli rapidement. La Corona coule en cascade dans les piscines de margarita. Les cubaines, y’a rien de tel pour michetonner du touriste allemand ! Faut dire qu’elles s’y connaissent en pêche au gros… Elles y mettent tellement de coeur et d’autre chose que mon Woody commence à trembler sur son tabouret.

Et d’un coup le voilà qui mord à l’hameçon ! Pas le temps de l’attraper pour le retenir. Il se jette en avant, tête la première dans la gueule du loup ! Il balance sa béquille et fonce droit sur les danseuses. Une vrille sur lui-même, un pas de travers tout en glissade, le voilà au pied du podium, à quatre pattes au milieu de la salle qui l’encourage ! Les cons.

Il s’agrippe à la barre et commence à se déhancher, hilare, le cul en l’air entre les deux poupées prises de panique.

Il glisse une main, s’accroche à une botte, s’écroule à plat ventre et sort une langue multicolore… Les filles s’écartent, on commence à crier, le boum-boum continue de plus belle, faut que je fasse quelque chose !

Je me lance moi aussi, je peux pas le laisser tomber..

Je le chope par le plâtre, il se débat, il a réussi à glisser sa tête entre les cuisses d’une des cubaines ! Elle hurle en espagnol, essaie de se dégager mais Woody est bien accroché. On dirait un guépard sur l’arrière-train d’une gazelle, il lâchera pas comme ça !

Pas moyen de l’arracher à sa proie, mais faut le sortir de là. Je le tire par son short, le truc me reste entre les mains, et pas de bol : Woody n’a rien en-dessous.

Bousculade, mêlée, tout le monde s’y met… Un videur, deux videurs, une demi-douzaine de costauds nous tombe dessus. Woody lâche finalement la culotte d’une des filles qui s’échappe de justesse. Encore quelques cris et puis plus rien. Le boum-boum s’est arrêté.

À plat ventre sur Woody, je ne bouge plus.

Quand les flics tourtereaux débarquent, j’ai encore le short dans la main. L’arme du crime en quelque sorte. Woody n’en finit plus de se marrer, étalé de tout son long, avec un gorille sur la tête.

La famille Chevrolet nous regarde. La maman horrifiée, le papa scandalisé, le fiston avec des grands yeux. Papa, c’est ça des terroristes ?

Faut dire que Woody à la bite à l’air, et qu’en Amérique ça se fait pas. Mais pas du tout.

Au poste.

Deux fois dans la même semaine… Il y a des lois dans cet état m’explique l’un des tourtereaux – l’uniforme toujours impeccable, la mâchoire coupée à l’équerre. Je lui explique, je lui raconte…  Mais il s’en fout il rigole pas.

J’ai le choix qu’il me dit. Soit le juge en fin d’après-midi, avec au menu peine plancher pour récidive de trouble à l’ordre public, atteinte à la pudeur, encouragement à la pornographie devant mineur, complicité d’agression sexuelle et vol à l’étalage – pas vraiment eu le temps de payer nos bières avant qu’on se fasse embarquer… Et ça ici, c’est très grave.

Alcatraz, Guantanamo, le premier choix m’emballe pas des masses…

_ Et l’autre choix je demande ?

Faut quitter l’état dans les six heures il me répond.

Tendue la loi dans ce pays.

_ Vous signez là, là et là.

Je fais ce qu’on me dit. Je signe. Je paraphe même avec le pouce, l’index et les autres doigts. Je demande pour Woody, pas de réponse.

_ Y’ a un bateau qui part dans deux heures me lance l’autre tourtereau, le passif.

Et avant même que je leur demande de me déposer, on est en route pour le port.

Dans la voiture je tente à nouveau de savoir de savoir pour Woody.

_ Dites, s’il vous plaît.. J’étais avec un ami tout à l’heure au Pub…

Pas de réponse alors je me suis mis à imaginer des tas de choses.

Quand on vous chope la bite à l’air dans ce pays, c’est pas rien.

En équivalent moral, c’est comme se faire arrêter en Arabie Saoudite pour trafic de saucisson. Ça craint vraiment.

***